Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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En mémoire de don Samuel Ruiz García

Communiqué du CCRI-CG de l’EZLN

dimanche 6 février 2011

COMMUNIQUÉ DU COMITÉ CLANDESTIN RÉVOLUTIONNAIRE INDIGÈNE
COMMANDEMENT GÉNÉRAL DE L’ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE.

Mexique.
Janvier 2011.

Au peuple du Mexique,

Le Comité clandestin révolutionnaire indigène - Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale manifeste son chagrin de la mort de l’évêque émérite don Samuel Ruiz García.

Dans l’EZLN militent des personnes de différents credo et sans croyance religieuse aucune, mais la stature humaine de cet homme (et de ceux qui, comme lui, marchent aux côtés des opprimés, des spoliés, des réprimés, des méprisés) appelle notre parole.

Bien que nos différences, nos désaccords et nos distances n’aient pas été exceptionnels ni superficiels, nous voulons aujourd’hui souligner un engagement et un parcours qui ne sont pas seulement ceux d’un individu, mais de tout un courant dans l’Église catholique.

Don Samuel Ruiz García ne s’est pas seulement distingué par un catholicisme pratiqué parmi et avec les dépossédés, il a aussi formé avec son équipe toute une génération de chrétiens engagés dans cette façon de pratiquer la religion catholique. Il ne s’est pas seulement soucié de la grave situation de misère et de marginalisation des peuples originaires du Chiapas, il a aussi travaillé, avec une héroïque équipe pastorale, à améliorer ces indignes conditions de vie et de mort.

Tout ce que les gouvernements ont oublié dans leurs propositions pour mieux cultiver la mort est devenu mémoire de vie dans le diocèse de San Cristóbal de Las Casas.

Don Samuel Ruiz García et son équipe ne se sont pas contentés de s’acharner à obtenir la paix dans la justice et la dignité pour les indigènes du Chiapas, ils ont aussi risqué et risquent encore leur vie, leur liberté et leurs biens sur ce chemin barré par l’orgueil du pouvoir politique.

Déjà, bien avant notre soulèvement de 1994, le diocèse de San Cristóbal a subi le harcèlement, les attaques et les calomnies de l’armée fédérale et des gouverneurs successifs de l’État.

Au moins depuis Juan Sabines Gutiérrez [1] (dont on se souvient à cause du massacre de Wolonchan en 1980) en passant par le général Absalón Castellanos Domínguez, Patrocinio González Garrido, Elmar Setzer M., Eduardo Robledo Rincón, Julio César Ruiz Ferro (l’un des auteurs du massacre d’Acteal en 1997) et Roberto Albores Guillén (plus connu sous le surnom "el Croquetas"), les gouverneurs du Chiapas ont harcelé ceux qui, au diocèse de San Cristóbal, se sont opposés à leurs tueries et à la gestion de l’État comme s’il s’agissait d’une hacienda du temps de Porfirio Díaz.

À partir de 1994 et de son travail au sein de la Commission nationale de médiation (CONAI), en compagnie des femmes et des hommes qui ont formé cette instance de paix, don Samuel a été l’objet de pressions, de harcèlement et de menaces, y compris des attentats contre sa vie de la part du groupe paramilitaire mal nommé "Paix et Justice".

Et alors qu’il était président de la CONAI, don Samuel a subi aussi, en février 1995, une menace d’emprisonnement.

Ernesto Zedillo Ponce de León, comme élément d’une stratégie de diversion (comme cela se passe actuellement) pour cacher la grave crise économique dans laquelle lui-même et Carlos Salinas de Gortari avaient plongé le pays, a réactivé la guerre contre les communautés indigènes zapatistes.

En même temps qu’il lançait une grande offensive militaire contre l’EZLN (qui a échoué), Zedillo s’en est pris à la Commission nationale de médiation.

Obsédé par l’idée d’en finir avec don Samuel, celui qui était alors président du Mexique, et à présent employé de multinationales, a mis à profit l’alliance qui, sous la tutelle de Carlos Salinas de Gortari et de Diego Fernández de Cevallos, s’était forgée entre le PRI et le PAN.

À cette époque, lors d’une réunion avec la haute hiérarchie de l’Église catholique, celui qui était alors procureur général de la République, le membre du PAN et fanatique du spiritisme et de la sorcellerie les plus ringards, Antonio Lozano Gracia, a brandi face à don Samuel Ruiz García un document qui comprenait un mandat d’arrêt à son encontre.

Et on raconte que le procureur diplômé en sciences occultes a dû affronter les autres évêques, parmi eux Norberto Rivera, qui ont pris la défense du titulaire du diocèse de San Cristóbal.

L’alliance PRI-PAN (à laquelle ensuite s’uniraient au Chiapas le PRD et le PT) contre l’Église catholique progressiste ne s’est pas arrêtée là. Les gouvernements fédéral et de l’État ont parrainé des attaques, des calomnies et des attentats contre les membres du diocèse.

L’armée fédérale n’est pas demeurée en reste. En même temps qu’elle finançait, entraînait et équipait les groupes paramilitaires, elle faisait courir le bruit que le diocèse semait la violence.

La thèse d’alors, et qui est aujourd’hui répétée par des idiots de la gauche en chambre, était que le diocèse avait formé la base et les cadres de direction de l’EZLN.

On a vu un petit exemple du large échantillon de ces arguments ridicules lorsqu’un général a montré un livre comme preuve des liens du diocèse avec les "transgresseurs de la loi".

Le titre du livre accusateur était L’Évangile selon saint Marc [Marcos, en espagnol].

Aujourd’hui ces attaques n’ont pas cessé.

Le Centre de droits humains "Fray Bartolomé de Las Casas" reçoit continuellement des menaces et fait l’objet de harcèlement.

Non content d’avoir été fondé par don Samuel Ruiz García et d’être d’inspiration chrétienne, le "Frayba" a comme circonstances aggravantes le fait de croire à l’intégralité et à l’indivisibilité des droits humains, au respect de la diversité culturelle et au droit à la libre détermination, à la justice intégrale comme condition requise pour la paix, et au développement d’une culture de dialogue, de tolérance et de réconciliation, dans le respect de la pluralité culturelle et religieuse.

Rien de plus dérangeant que ces principes.

Et cette gêne parvient jusqu’au Vatican, où on manœuvre pour séparer le diocèse de San Cristóbal en deux, de façon à diluer l’alternative parmi les pauvres, pour eux et avec eux, dans celle plus accommodante qui lave les consciences dans l’argent. Profitant du décès de don Samuel, on réactive ce projet de contrôle et de division.

Parce que, là-haut, ils comprennent que l’option pour les pauvres n’est pas morte avec don Samuel. Elle vit et agit dans tout ce secteur de l’Église catholique qui a décidé de se montrer conséquent avec ce qui est prêché.

Pendant ce temps, l’équipe pastorale, et en particulier les diacres, ministres du culte et catéchistes (indigènes catholiques des communautés), subissent les calomnies, les insultes et les attaques des nouveaux amants de la guerre. Le pouvoir garde la nostalgie de son époque de suzeraineté et voit dans le travail du diocèse un obstacle pour réinstaurer son régime de seigneurie féodale.

Le grotesque défilé de personnages de la vie politique locale et nationale devant le cercueil de don Samuel n’est pas fait pour l’honorer, mais pour vérifier, avec soulagement, qu’il est bien mort ; et les médias locaux font semblant de déplorer ce dont, en réalité, ils se réjouissent.

Par-dessus toutes ces attaques et conspirations ecclésiales, don Samuel Ruiz et les chrétien-ne-s comme lui ont eu, ont et auront une place particulière dans le cœur basané des communautés indigènes zapatistes.

Aujourd’hui qu’il est à la mode de condamner toute l’Église catholique pour des crimes, des exactions commises ou omises par certains de ses prélats...

Aujourd’hui que le secteur autoproclamé "progressiste" trouve divertissant de se moquer et de tourner en dérision l’Église catholique tout entière...

Aujourd’hui qu’on encourage à voir dans tout prêtre un pédophile en puissance ou en activité...

Aujourd’hui, il serait bon de tourner son regard vers en bas, et de trouver là ceux qui, comme don Samuel auparavant, ont défié et défient le pouvoir.

Parce que ces chrétien-ne-s croient fermement que la justice doit régner aussi dans ce monde.

Et c’est ainsi qu’ils le vivent, et le meurent, en pensée, en parole et en acte.

Parce que s’il est vrai qu’il y a des Marcials et des Onésimos [2] dans l’Église catholique, il y a eu aussi et il y a des Roncos, des Ernestos, des Samuels, des Arturos, des Sergios, des Bartolomés, des Joels, des Heribertos, des Raymundos, des Salvadors, des Santiagos, des Diegos, des Estelas, des Victorias, et des milliers de religieux et de séculiers qui, en étant du côté de la justice et de la liberté, sont du côté de la vie.

À l’EZLN, catholiques et non-catholiques, croyants et non-croyants, nous n’honorons pas seulement aujourd’hui la mémoire de don Samuel Ruiz García.

Également, et surtout, nous saluons l’engagement conséquent des chrétien-ne-s et croyant-e-s qui, au Chiapas, au Mexique et dans le monde entier, ne gardent pas un silence complice face à l’injustice et ne restent pas immobiles face à la guerre.

Don Samuel s’en va, mais beaucoup d’autres restent, beaucoup de femmes et d’hommes qui, dans et par la foi catholique chrétienne, luttent pour un monde terrestre plus juste, plus libre, plus démocratique, c’est-à-dire pour un monde meilleur.

Salut à elles et eux, car c’est de leurs insomnies aussi que naîtra demain.

Liberté !
Justice !
Démocratie !

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.

Pour le Comité clandestin révolutionnaire indigène - Commandement général de l’EZLN,
lieutenant-colonel insurgé Moisés,
sous-commandant insurgé Marcos.

Au Mexique, en janvier 2011.

Traduit par el Viejo.

Notes

[1] Le père de l’actuel gouverneur du Chiapas (NdT).

[2] Respectivement Marcial Maciel, fondateur des Légionnaires du Christ et pédophile notoire, et Onésimo Cepeda, évêque d’Ecatepec, connu pour un colossal détournement d’héritage (NdT).

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