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Notes sur les guerres

Première lettre à don Luis Villoro, début d’un échange épistolaire sur Éthique et Politique

sous-commandant insurgé Marcos

lundi 14 mars 2011

NOTES SUR LES GUERRES

Première lettre (complète) du Sup Marcos à don Luis Villoro, début d’un échange épistolaire sur Éthique et Politique. Janvier-février 2011.

Armée zapatiste de libération nationale
Mexique.

Janvier-février 2011.

À : don Luis Villoro.
De : sous-commandant insurgé Marcos.

Docteur, salutations.

Nous espérons sincèrement que votre santé s’est améliorée, et que vous prendrez ces lignes non seulement comme un va-et-vient d’idées, mais aussi comme une embrassade affectueuse du tout que nous sommes.

Nous vous remercions d’avoir accepté de participer en tant que correspondant à cet échange épistolaire. Nous espérons qu’il en surgira des réflexions qui nous aideront, ici et là-bas, à essayer de comprendre le calendrier qui afflige notre géographie, c’est-à-dire notre Mexique.

Permettez-moi de commencer avec une sorte d’ébauche. Il s’agit d’idées, fragmentées comme notre réalité, qui peuvent suivre chacune leur chemin indépendant, ou bien s’entrelacer comme une tresse (c’est là la meilleure image que j’ai trouvée pour « dessiner » notre processus de réflexion théorique), et qui sont le produit de notre inquiétude sur ce qui se passe actuellement au Mexique et dans le monde.

Et c’est ici que commencent ces notes hâtives sur quelques sujets, tous en lien avec l’éthique et la politique. Ou plutôt sur ce que nous parvenons à en percevoir (et à en souffrir), et sur les résistances en général et notre résistance en particulier. Comme on peut s’y attendre, règneront dans ces notes le schématisme et la réduction, mais je crois qu’elles permettent néanmoins d’esquisser une ou plusieurs lignes de discussion, de dialogue, de réflexion critique.

Et c’est précisément de cela qu’il s’agit, que la parole aille et vienne, en se jouant des barrages et des contrôles militaires et policiers, de notre ici jusqu’à votre là-bas, même si ensuite il arrive que la parole s’en aille dans d’autres directions, ce n’est pas grave tant que quelqu’un la recueille et la lance de nouveau (c’est bien pour cela que sont faites les paroles et les idées).

Bien que le sujet sur lequel nous nous sommes mis d’accord soit celui de Politique et Éthique, certains détours sont peut-être nécessaires, ou plutôt des approches à partir de points apparemment distants.

Et puisqu’il s’agit de réflexions théoriques, il va falloir commencer par la réalité, par ce que les détectives appellent « les faits ».

Dans Un scandale en Bohème, d’Arthur Conan Doyle, le détective Sherlock Holmes dit à son ami, le docteur Watson : « C’est une erreur capitale que de théoriser avant d’avoir les données. Sans s’en rendre compte, on commence à déformer les faits pour qu’ils s’ajustent à la théorie, au lieu d’ajuster les théories aux faits. »

Alors nous pourrions commencer par une description, hâtive et incomplète, de ce que la réalité nous présente de la même façon, c’est-à-dire sans anesthésie aucune, et en retirer quelques indications. Quelque chose comme essayer de reconstruire non seulement les faits, mais aussi la façon dont nous en prenons connaissance.

Et la première chose qui apparaît dans la réalité de notre calendrier et notre géographie est une vieille connaissance des peuples originaires du Mexique : la Guerre.

I. LES GUERRES D’EN HAUT

« Et au commencement étaient les statues. »

C’est ainsi que pourrait commencer un essai historiographique sur la guerre, ou une réflexion philosophique sur la véritable accoucheuse de l’histoire moderne. Parce que les statues guerrières en cachent plus qu’elles n’en montrent. Dressées pour chanter en pierre la mémoire de victoires militaires, elles ne font que cacher l’horreur, la destruction et la mort de toute guerre. Et les figures de pierre de déesses ou d’anges couronnés des lauriers de la victoire ne servent pas seulement à ce que le vainqueur garde la mémoire de son succès, mais aussi à forger l’amnésie chez le vaincu.

Mais à présent ces miroirs de roche sont tombés en désuétude. Non seulement ils sont ensevelis jour après jour par la critique implacable d’oiseaux de toute sorte, mais ils ont trouvé dans les médias un concurrent insurpassable.

La statue de Hussein, renversée à Bagdad pendant l’invasion nord-américaine de l’Irak, n’a pas été remplacée par une de George Bush, mais par les publicités des grandes firmes transnationales. Bien que le visage nigaud du président des États-Unis d’alors ait pu servir à faire la promotion de malbouffe, les multinationales ont préféré s’auto-ériger l’hommage d’un nouveau marché conquis. Au négoce de la destruction a succédé le négoce de la reconstruction. Et, même si les pertes continuent parmi les troupes nord-américaines, l’important est l’argent qui va et vient comme il se doit : avec fluidité et en abondance.

Ce n’est pas la chute de la statue de Saddam Hussein qui est le symbole de la victoire de la force multinationale qui a envahi l’Irak. Le symbole se trouve dans la hausse des actions des firmes sponsors.

« Dans le passé c’était les statues, à présent ce sont les Bourses de valeurs. »

C’est ainsi que pourrait continuer l’historiographie moderne de la guerre.

Mais la réalité de l’histoire (cette chaotique horreur regardée tous les jours un peu moins et avec un peu plus d’asepsie) engage, demande des comptes, exige des conséquences, incrimine. Un regard honnête et une analyse critique pourraient identifier les pièces du puzzle et alors entendre, comme un fracas macabre, cette maxime :

« Au commencement était la guerre. »

La légitimation de la barbarie

Peut-être qu’à un moment de l’histoire de l’humanité l’aspect matériel, physique, d’une guerre a été le facteur déterminant. Mais au fur et à mesure qu’avançait la lourde et gauche roue de l’histoire, cela n’a plus suffi. De même que les statues ont servi pour le souvenir du vainqueur et l’amnésie du vaincu, dans les guerres les belligérants ont eu besoin non seulement de défaire physiquement l’adversaire, mais aussi de se bâtir un alibi de propagande, c’est-à-dire de légitimité. Le défaire moralement.

À un moment de l’histoire, c’est la religion qui a attribué ce certificat de légitimité à la domination guerrière (même si certaines des dernières guerres modernes ne semblent pas avoir avancé beaucoup dans ce domaine). Mais ensuite il a fallu une pensée plus élaborée et la philosophie a pris la relève.

Je me souviens à l’instant de quelques-unes de vos paroles : « La philosophie a toujours eu un rapport ambivalent au pouvoir social et politique. D’une part, elle a pris la succession de la religion comme justificatrice théorique de la domination. Tout pouvoir constitué a tâché de se légitimer, d’abord au travers d’une croyance religieuse, ensuite d’une doctrine philosophique. (...) Il semble bien que la force brutale qui soutient la domination manquerait de sens pour l’homme si elle ne se justifiait pas par une fin acceptable. Le discours philosophique, prenant la relève de la religion, a été chargé d’octroyer ce sens ; c’est une pensée de domination » (Luis Villoro, Philosophie et domination, discours d’entrée au Collège national, novembre 1978).

En effet, dans l’histoire moderne, cet alibi pouvait en arriver à être aussi élaboré qu’une justification philosophique ou juridique (les exemples les plus pathétiques ont été donnés par l’Organisation des nations unies, ONU). Mais ce qui était et reste fondamental, c’est s’attribuer une justification médiatique.

Si une certaine philosophie (en vous suivant, don Luis : la « pensée de domination » en opposition à la « pensée de libération ») a pris la relève de la religion dans cette tâche de légitimation, à présent les grands médias ont pris la relève de la philosophie.

Qui se souvient que la justification de la force armée multinationale pour envahir l’Irak était que le régime de Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive ? On a construit là-dessus un gigantesque échafaudage médiatique qui a été le carburant pour une guerre qui n’est pas encore terminée, au moins en termes militaires. Qui se souvient qu’on n’a jamais trouvé de telles armes de destruction massive ? Ça n’a plus d’importance qu’il se soit agi d’un mensonge, qu’il y ait eu (et qu’il y ait) horreurs, destruction et mort, perpétrées avec un faux alibi.

On raconte que, pour proclamer la victoire militaire en Irak, George W. Bush n’a pas attendu les rapports disant qu’on avait trouvé et détruit ces armes, ni la confirmation que la force multinationale contrôlait déjà, sinon tout le territoire irakien, au moins ses points stratégiques (la force militaire nord-américaine se trouvait retranchée dans ce qu’on appelait la « zone verte » et ne pouvait même pas s’aventurer à sortir dans les quartiers voisins - voir les excellents reportages de Robert Fisk pour le journal britannique The Independant).

Non. Le rapport qu’a reçu Washington et qui lui a permis de donner la guerre pour finie (en réalité, elle ne l’est toujours pas) est venu des consultants des grandes transnationales : le négoce de destruction peut céder la place au négoce de la reconstruction (voir là-dessus les brillants articles de Naomi Klein dans l’hebdomadaire étasunien The Nation, et son livre La Stratégie du choc).

Ainsi, l’essentiel dans la guerre n’est pas seulement la force physique (ou matérielle), est nécessaire aussi la force morale qui, dans ces cas-là, est fournie par les médias, comme auparavant elle l’était par la religion et la philosophie.

La géographie de la guerre moderne

Si nous appliquons l’aspect physique à une armée, c’est-à-dire à une organisation équipée pour la guerre, plus forte elle est (plus elle possède de pouvoir de destruction), plus elle a de possibilités de succès.

S’il s’agit de l’aspect moral appliqué à un organisme armé, plus légitime est la cause qui l’anime (plus il a de pouvoir d’attraction), plus grandes sont ses possibilités d’atteindre ses objectifs.

Le concept de guerre s’était élargi : il ne s’agissait plus seulement de détruire l’ennemi dans sa capacité physique de combat (soldats et armement) pour imposer sa propre volonté, il était possible aussi de détruire sa capacité morale de combat, même s’il avait encore une capacité physique suffisante.

Si les guerres pouvaient se jouer uniquement sur le terrain militaire (ou physique, puisque nous en sommes à cette référence), il serait logique de s’attendre à ce que l’organisation armée avec le plus haut pouvoir de destruction impose sa volonté à l’adversaire (tel est l’objectif du choc entre forces) en détruisant sa capacité matérielle de combat.

Mais il n’est plus possible de situer aucun conflit sur le terrain purement physique. Le terrain sur lequel se réalisent les guerres (petites ou grandes, régulières ou irrégulières, de basse, moyenne ou haute intensité, mondiales, régionales ou locales) est chaque jour plus compliqué.

Derrière cette grande guerre mondiale ignorée, que l’historiographie moderne appelle « guerre froide » et que nous, nous appelons la « troisième guerre mondiale », on peut trouver une maxime historique qui marquera les guerres à venir.

La possibilité d’une guerre nucléaire (portée à la limite par la course aux armements qui consistait, grosso modo, à savoir combien de fois on était capable de détruire le monde) a ouvert la possibilité d’une « autre » fin pour un conflit guerrier : le résultat d’un choc armé pouvait ne pas être l’imposition de la volonté de l’un des adversaires à l’autre, mais il pouvait signifier l’annulation des volontés en lice, c’est-à-dire l’annulation de leur capacité matérielle de combat. Et par « annulation » je ne veux pas dire seulement « incapacité d’action » (un « match nul », donc), mais aussi (et surtout) « disparition ».

En effet, les calculs géo-militaires nous disaient que dans une guerre nucléaire il n’y aurait ni vainqueurs ni vaincus. Et même qu’il n’y aurait plus rien. La destruction serait si totale et irréversible que la civilisation humaine cèderait le pas à celle des cafards.

L’argument récurrent dans les hautes sphères militaires des puissances de l’époque était que les armes nucléaires ne servaient pas à faire la guerre, mais à l’empêcher. Le concept d’« armement de contention » a été traduit alors en celui, plus diplomatique, d’« éléments de dissuasion ».

Réduisons. La doctrine militaire « moderne » pouvait être synthétisée de la façon suivante : empêcher l’adversaire d’imposer sa volonté principale (ou « stratégique »), c’est-à-dire remplacer les grandes guerres par des guerres petites ou moyennes. Il ne s’agissait plus de détruire la capacité physique et/ou morale de combat de l’ennemi, mais d’éviter qu’il l’emploie dans un affrontement direct. En revanche, on cherchait à redéfinir les théâtres de la guerre (et la capacité physique de combat) du plan mondial aux plans régional et local. En somme : diplomatie internationale pacifique et guerres régionales et nationales.

Résultat : il n’y a pas eu de guerre nucléaire (en tout cas, pas encore, même si la stupidité du capital est aussi grande que son ambition), mais il y a eu à la place d’innombrables conflits de tous les niveaux, qui ont causé des millions de morts, des millions de déplacés de guerre, des millions de tonnes de matériel démoli, des économies rasées, des nations détruites, des systèmes politiques réduits en miettes... et des millions de dollars de profits.

Mais la maxime était fixée pour les guerres « les plus modernes » ou « postmodernes » : des conflits militaires qui par leur nature, soient insolubles en termes de force physique, c’est-à-dire en termes d’imposer sa volonté à l’adversaire par la force, sont possibles.

On pourrait supposer, alors, qu’a commencé une lutte parallèle supérieure aux guerres conventionnelles. Une lutte pour imposer une volonté contre une autre : la lutte du puissant militairement (ou « physiquement » pour transposer au microcosme humain) pour éviter que les guerres ne se livrent sur des terrains où elles ne pourraient pas avoir de résultats conventionnels (du type « l’armée la mieux équipée, entraînée et organisée sera potentiellement victorieuse contre l’armée la plus mal équipée, entraînée et organisée »). On pourrait supposer, alors, qu’il y ait en face la lutte du faible militairement (ou « physiquement ») pour faire que les guerres se livrent sur des terrains où la puissance militaire ne soit pas le facteur déterminant.

Les guerres « les plus modernes » ou « postmodernes », ne sont pas dans ce cas celles qui mettent sur le terrain les armes les plus sophistiquées (et ici j’inclus non seulement les armes comme technologie militaire, mais aussi ce qu’on appelle ainsi dans les organigrammes du commandement : l’arme de l’infanterie, celle de la cavalerie, des blindés, etc.), mais celles qui sont menées sur des terrains où la qualité et la quantité du pouvoir militaire n’est pas le facteur déterminant.

Avec des siècles de retard, la théorie militaire d’en haut découvrait que, l’un dans l’autre, seraient possibles des conflits où l’un des adversaires, d’une supériorité écrasante en termes militaires, serait incapable d’imposer sa volonté à un faible rival.

Oui, ils sont possibles.

Les exemples surabondent dans l’histoire moderne, et ceux qui à présent me viennent à l’esprit sont ceux de défaites de la plus grande puissance guerrière du monde, les États-Unis d’Amérique, au Vietnam et à la baie des Cochons. Mais on pourrait y ajouter quelques exemples de calendriers passés et de notre géographie : les défaites de l’armée royaliste espagnole face aux forces insurgées dans le Mexique d’il y a deux cents ans.

Cependant, la guerre est là, et là aussi sa question centrale : la destruction physique et/ou morale de l’adversaire pour imposer sa propre volonté reste le fondement de la guerre d’en haut.

Dans ce cas, si la force militaire (ou physique, je le répète) non seulement n’est pas décisive, mais qu’on peut se passer d’elle en tant que facteur déterminant dans la décision finale, nous nous trouvons devant le fait que, dans un conflit guerrier, entrent d’autres variables, ou que quelques-unes de celles qui sont présentes à titre secondaire passent au premier plan.

Cela n’est pas nouveau. Le concept de « guerre totale » (bien que sous d’autres appellations) a des antécédents et des exemples. La guerre par tous les moyens (militaires, économiques, politiques, religieux, idéologiques, diplomatiques, sociaux et même écologiques) est le synonyme de « guerre moderne ».

Mais il manque l’essentiel : la conquête d’un territoire. C’est-à-dire que cette volonté s’impose dans un calendrier précis, oui, mais surtout dans une géographie délimitée. S’il n’y a pas un territoire conquis, c’est-à-dire sous le contrôle direct ou indirect de la force victorieuse, il n’y a pas de victoire.

Bien qu’on puisse parler de guerres économiques (comme le blocus que le gouvernement nord-américain maintient contre la République de Cuba), ou d’aspects économiques, religieux, idéologiques, raciaux, etc., d’une guerre, l’objectif reste le même. Et aujourd’hui la volonté que tente d’imposer le capitalisme est de détruire/dépeupler et reconstruire/réorganiser le territoire conquis.

C’est ainsi, les guerres d’aujourd’hui ne se contentent plus de conquérir un territoire et de recevoir le tribut de la force vaincue. À l’étape actuelle du capitalisme, il est nécessaire de détruire le territoire conquis et de le dépeupler, c’est-à-dire de détruire son tissu social. Je parle de l’anéantissement de tout ce qui donne de la cohésion à une société.

Mais la guerre d’en haut ne s’arrête pas là. De manière simultanée à la destruction et à la dépopulation s’opère la reconstruction de ce territoire et la réorganisation de son tissu social, mais à présent dans une autre logique, avec une autre méthode, d’autres acteurs, un autre objectif. En somme : les guerres imposent une nouvelle géographie.

Si, dans une guerre internationale, ce processus complexe a lieu dans la nation conquise et s’opère depuis la nation assaillante, dans une guerre locale, ou nationale, ou civile, le territoire à détruire/dépeupler et à reconstruire/réorganiser est commun aux forces en présence.

C’est-à-dire que la force attaquante victorieuse détruit et dépeuple son propre territoire.

Et elle le reconstruit et réorganise selon son plan de conquête ou de reconquête.

Mais si elle n’a pas de plan... alors « quelqu’un » opère cette reconstruction/réorganisation.

En tant que peuples originaires mexicains et en tant qu’EZLN, nous avons quelque chose à dire sur la guerre. Surtout si elle se livre dans notre géographie et dans le présent calendrier :

Mexique, débuts du XXIe siècle...

II. LA GUERRE DU MEXIQUE D’EN HAUT

« Je souhaiterais la bienvenue à presque n’importe quelle guerre,
parce que je crois que ce pays en a besoin. »

Theodore Roosevelt

Et voilà qu’à présent notre réalité nationale est envahie par la guerre. Une guerre qui non seulement n’est plus lointaine pour qui avait l’habitude de la voir dans des géographies ou des calendriers distants, mais qui commence à gouverner les décisions et indécisions de ceux qui ont cru que les conflits guerriers ne se trouvaient que dans les bulletins d’informations et les films de lieux aussi lointains que... l’Irak, l’Afghanistan,... le Chiapas.

Et dans tout le Mexique, grâce au parrainage de Felipe Calderón Hinojosa, nous n’avons plus besoin de recourir à la géographie du Moyen-Orient pour avoir une réflexion critique sur la guerre. Il n’est plus nécessaire de remonter le calendrier jusqu’au Vietnam, à la baie des Cochons, et toujours à la Palestine.

Et je ne mentionne pas le Chiapas et la guerre contre les communautés indigènes zapatistes, parce qu’il est bien connu qu’elle n’est pas à la mode (pour y parvenir, le gouvernement du Chiapas a dépensé pas mal d’argent pour obtenir que les médias ne le rangent pas dans l’horizon de la guerre, mais dans celui des « avancées » dans la production de biodiesel, le « bon » traitement des migrants, les « succès » agricoles et autres fables attrape-nigauds vendus aux comités de rédaction qui signent, comme s’ils étaient d’eux, les bulletins gouvernementaux pauvres en rédaction et en arguments).

L’irruption de la guerre dans la vie quotidienne du Mexique actuel ne vient pas d’une insurrection ni de mouvements indépendantistes ou révolutionnaires qui se disputent leur réédition sur le calendrier cent ou deux cents ans plus tard. Elle vient, comme toutes les guerres de conquête, d’en haut, du pouvoir.

Et cette guerre trouve en Felipe Calderón Hinojosa son instigateur et promoteur institutionnel (et, à présent, honteux de l’être).

Celui qui a pris possession de l’exécutif fédéral par la voie du fait accompli ne s’est pas satisfait de l’appui médiatique ; il a dû recourir à quelque chose de plus pour détourner l’attention et échapper à la remise en cause massive de sa légitimité : la guerre.

Quand Felipe Calderón Hinojosa a fait sienne la proclamation de Theodore Roosevelt (que certains attribuent à Henry Cabot Lodge) suivant laquelle « ce pays a besoin d’une guerre », il a reçu en réponse la méfiance craintive des chefs d’entreprise mexicains, l’enthousiaste approbation du haut commandement militaire et les applaudissements nourris de qui commande vraiment : le capital étranger.

La critique de cette catastrophe nationale appelée « guerre contre le crime organisé » devrait être complétée par une analyse en profondeur de ses stimulants économiques. Je ne me réfère pas seulement à cet antique axiome qui veut que, dans les époques de crise et de guerre, la dépense somptuaire augmente. Et pas non plus seulement aux sursalaires que perçoivent les militaires (au Chiapas, les haut gradés touchaient, ou touchent, un salaire supplémentaire de 130 % parce qu’ils se trouvent en « zone de guerre »). Il faudrait chercher aussi du côté des brevets, des fournisseurs et des crédits internationaux qui ne se trouvent pas dans ce qu’on appelle l’« Initiative Mérida ».

Si la guerre de Felipe Calderón Hinojosa (qu’on a essayé, en vain, de faire endosser à tous les Mexicains) est un négoce (et elle l’est), il faut encore répondre à ces questions : pour qui est-ce un négoce, et quel montant monétaire il atteint ?

Quelques estimations économiques

Ce n’est pas rien, ce qui est en jeu :

(note : les quantités détaillées ne sont pas exactes du fait qu’il n’y a aucune clarté dans les chiffres gouvernementaux officiels. C’est pourquoi dans certains cas on a eu recours à ce qui est publié dans le Journal officiel de la Fédération, et on l’a complété avec des données des ministères et de l’information journalistique sérieuse).

Dans les quatre premières années de la « guerre contre le crime organisé » (2007-2010), les principaux organismes gouvernementaux qui en étaient chargés (ministère de la Défense nationale - c’est-à-dire armées de terre et de l’air - ministère de la Marine, ministère de la Justice et ministère de la Sécurité publique) ont reçu du budget de dépenses de la Fédération une somme supérieure à 366 milliards de pesos (environ 30 milliards de dollars au taux de change actuel). Ces quatre dépendances du gouvernement fédéral ont reçu : en 2007, plus de 71 milliards de pesos ; en 2008, plus de 80 milliards ; en 2009, plus de 113 milliards, et en 2010 ça a été plus 102 milliards de pesos. À quoi il faut ajouter les plus de 121 milliards de pesos (environ 10 milliards de dollars) qu’elles recevront en cette année 2011.

Le seul ministère de la Sécurité publique est passé de 13 milliards de pesos de budget en 2007 à plus de 35 milliards en 2011 (peut-être est-ce parce que les productions cinématographiques sont plus coûteuses).

Selon le Troisième Rapport de gouvernement de septembre 2009, au mois de juin de la même année les forces armées fédérales comptaient un effectif de 254 705 hommes (202 355 pour l’armée de terre et l’armée de l’air, et 52 350 pour la flotte).

En 2009, le budget pour la Défense nationale a été de 43 milliards 623 millions 321 860 pesos, auxquels se sont ajoutés 8 milliards 762 millions 315 960 pesos (25,14 % de plus), au total : plus de 52 milliards de pesos pour les armées de terre et de l’air. Le ministère de la Marine : plus de 16 milliards de pesos ; la Sécurité publique : presque 33 milliards de pesos ; et le ministère de la Justice : plus de 12 milliards de pesos.

Total du budget pour la « guerre contre le crime organisé » en 2009 : plus de 113 milliards de pesos.

En 2010, un soldat fédéral du rang gagnait 46 380 pesos par an ; un général de division touchait un million 603 080 pesos annuels, et le ministre de la Défense nationale percevait des revenus annuels d’un million 859 712 pesos.

Si je ne me trompe pas dans les comptes, avec le budget guerrier total de 2009 (113 milliards de pesos pour les quatre ministères), on aurait pu payer les salaires annuels de deux millions et demi de simples soldats ; ou de 70 500 généraux de division ; ou de 60 700 titulaires du ministère de la Défense nationale.

Mais, bien entendu, tout ce qui entre dans le budget ne va pas aux salaires et aux prestations. Il y a besoin d’armes, d’équipements, de balles... parce que ceux qu’on a ne fonctionnent plus ou sont obsolètes.

« Si l’armée mexicaine entrait en guerre avec ses quelque 150 000 armes et ses 331,3 millions de cartouches contre un ennemi interne ou externe, sa puissance de feu serait tout juste suffisante pour douze jours de combat continu en moyenne, signalent des estimations de l’état-major de la Défense nationale (Emaden) élaborées pour chacune des armes, armée de terre et armée de l’air. D’après les prévisions, le feu d’artillerie des obusiers (canons) de 105 millimètres permettrait de tenir, par exemple, seulement 5,5 jours en tirant en continu les quinze munitions pour cette arme. Les unités blindées, d’après cette analyse, ont 2 662 munitions de 75 millimètres.

Si elles entraient en combat, les unités blindées dépenseraient toutes leurs munitions en neuf jours. Quand à l’armée de l’air, on signale qu’il existe à peine plus de 1,7 million de cartouches de calibre 7,62 mm qui sont employées par les avions PC-7 et PC-9, et par les hélicoptères Bell 212 et MD-530. Dans une conflagration, ce 1,7 million de cartouches s’épuiserait en cinq jours de feu aérien, selon les calculs du ministère. Cet organisme fait remarquer que les 594 équipements de vision nocturne et les 3 095 GPS utilisés par les Forces spéciales pour combattre les cartels de la drogue “ont accompli tout leur temps de service”.

Les carences et le gaspillage dans les rangs des armées de terre et de l’air sont manifestes et atteignent des niveaux difficiles à imaginer dans pratiquement tous les secteurs d’opération de l’institution. L’analyse de la Défense nationale signale que les goggles de vision nocturne et les GPS ont entre cinq et treize ans d’ancienneté et “ont accompli tout leur temps de service”. C’est la même chose avec les “150 392 casques anti-fragments” qu’utilisent les troupes. 70 % d’entre eux ont terminé leur vie utile en 2008, et les 41 160 gilets pare-balles le feront en 2009 (...).

Dans ce panorama, l’armée de l’air apparaît comme la plus touchée par le retard et la dépendance technologiques vis-à-vis de l’étranger, en particulier des États-Unis et d’Israël. D’après le ministère les dépôts d’armes de l’armée de l’air comptent 753 bombes de 250 à 1 000 livres chacune. Les avions F-5 et PC-7 Pilatus utilisent ces armes. Les 753 existantes permettent de combattre air-terre durant une journée. Les 87 740 munitions de calibre 20 mm pour jets F-5 permettent de combattre des ennemis internes ou externes pendant six jours. Enfin, le ministère révèle qu’en ce qui concerne les missiles air-air pour les avions F-5, le stock est de 45 pièces, ce qui représente uniquement une journée de feu aérien. » Jorge Alejandro Medellín dans El Universal, México, 2 janvier 2009.

Ça, c’est ce qu’on connaît en 2009, deux ans après le début de la soi-disant « guerre » du gouvernement fédéral. Laissons de côté la question évidente : comment a-t-il été possible que le chef suprême des forces armées, Felipe Calderón Hinojosa, se lance dans une guerre (« de longue haleine », dit-il), sans disposer des conditions matérielles minimales pour la mener, et ne parlons même pas de « la gagner » ? Alors demandons-nous : quelles industries d’armement vont bénéficier des achats d’armes, d’équipement, et de munitions ?

Si le principal promoteur de cette guerre est l’empire aux barres et aux troubles étoiles (si on compte bien, en réalité les seules félicitations qu’a reçues Felipe Calderón Hinojosa sont venues du gouvernement nord-américain), il ne faut pas perdre de vue qu’au nord du Río Bravo on n’accorde pas d’aides ; on fait des investissements, c’est-à-dire des affaires.

Victoires et défaites

Les États-Unis gagnent-ils quelque chose à cette guerre « locale » ? La réponse est oui. En laissant de côté les profits économiques et l’investissement monétaire en armes, munitions et équipement (n’oublions pas que les États-Unis sont le principal fournisseur de tout cela aux deux camps opposés : les autorités et les « délinquants » - la « guerre contre la délinquance organisée » est une affaire en or pour l’industrie militaire nord-américaine), on trouve, comme résultat de cette guerre, une destruction/dépeuplement et une reconstruction/réorganisation géopolitique qui leur sont favorables.

Cette guerre (perdue par le gouvernement sitôt conçue non comme solution à un problème d’insécurité, mais à un problème de légitimité contestée) est en train de détruire le dernier retranchement qui reste à une nation : son tissu social.

Quelle guerre pourrait être meilleure pour les États-Unis que celle-ci, qui lui rapporte des profits, un territoire et un contrôle politique et militaire, sans les gênants body bags et les mutilés de guerre qui lui reviennent, autrefois du Vietnam, aujourd’hui d’Irak et d’Afghanistan ?

Les révélations de Wikileaks sur les opinions au sein du haut commandement nord-américain à propos des « déficiences » de l’appareil répressif mexicain (son inefficacité et sa promiscuité avec la délinquance) ne sont pas nouvelles. Ce n’est pas seulement parmi le commun des mortels, mais aussi dans les hautes sphères du gouvernement et du pouvoir au Mexique que c’est une certitude. La blague suivant laquelle c’est une guerre inégale parce que le crime organisé l’est, organisé, et pas le gouvernement mexicain, est une lugubre vérité.

Le 11 décembre 2006 a commencé formellement cette guerre avec ce qu’on a appelé alors « l’Opération conjointe Michoacán ». Sept mille éléments de l’armée, de la marine et des polices fédérales on lancé une offensive (populairement connue sous le nom de « michoacanazo » ou « le coup du Michoacán ») qui, une fois passée l’euphorie médiatique de ces jours-là, s’est révélée un échec. Le commandant militaire en était le général Manuel García Ruiz et le responsable de l’opération Gerardo Garay Cadena, du ministère de la Sécurité publique. À présent, et ce depuis décembre 2008, Gerardo Garay Cadena est en prison au pénitencier de haute sécurité de Tepic (Nayarit), accusé de collusion avec « el Chapo » Guzmán Loera.

Et à chaque pas accompli dans cette guerre il est plus difficile au gouvernement fédéral d’expliquer où se trouve l’ennemi à vaincre.

Jorge Alejandro Medellín est un journaliste qui collabore à divers médias - la revue Contralínea, l’hebdomadaire Acentoveintiuno et le site d’informations Eje central, entre autres - et qui s’est spécialisé dans les sujets du militarisme, des forces armées, de la sécurité nationale et du narcotrafic. En octobre 2010, il a reçu des menaces de mort pour un article où il signalait de possibles liens du narcotrafic avec le général Felipe de Jesús Espitia, ancien commandant de la Ve Zone militaire, ancien chef de la Section Sept - Opérations contre le narcotrafic - sous le gouvernement de Vicente Fox et responsable du Musée du stupéfiant situé dans les bureaux de la S-7. Le général Espitia a été muté de son poste de commandant de la Ve Zone militaire à cause de l’échec retentissant des opérations qu’il avait ordonnées à Ciudad Juárez et de la pauvre réponse qu’il a apportée aux massacres commis dans cette ville frontalière.

Mais l’échec de la guerre fédérale contre la « délinquance organisée », joyau de la couronne du gouvernement de Felipe Calderón Hinojosa, n’est pas une perspective à déplorer pour le pouvoir aux États-Unis : c’est le but à atteindre.

Les grands médias ont beau s’efforcer de présenter comme d’éclatantes victoires de la légalité les escarmouches qui ont lieu tous les jours sur le territoire national, ils ne parviennent pas à convaincre.

Et pas seulement parce que les grands médias ont été dépassés par les formes d’échange d’information d’une grande partie de la population (entre autres les réseaux sociaux et la téléphonie mobile, mais pas seulement), également, et surtout, parce que le ton de la propagande gouvernementale est passé de la tentative de tromperie à la tentative de foutage de gueule, depuis le « même si ça n’en a pas l’air, nous sommes en train de gagner » jusqu’à « la minorité ridicule » de délinquants, en passant par les fanfaronnades de comptoir du haut fonctionnaire de service.

Sur cette autre défaite de la presse, écrite, de radio et de télévision, je reviendrai dans une autre lettre. Pour l’instant, et en ce qui concerne le sujet qui nous occupe, il suffit de rappeler que le « il ne se passe rien au Tamaulipas », qui était proclamé par les bulletins d’information (plus particulièrement à la radio et à la télévision), a été mis en déroute par les vidéos prises par des citoyens avec des téléphones portables ou des caméras d’amateur et partagées sur Internet.

Mais revenons à cette guerre que Felipe Calderón Hinojosa, à ce qu’il prétend, n’a jamais appelée « guerre ». Il ne l’a pas appelée ainsi, pas vrai ?

« Voyons si c’est une guerre ou si ça ne l’est pas ; le 5 décembre 2006, Felipe Calderón a dit : “Nous travaillons à gagner la guerre contre la délinquance...” Le 20 décembre 2007, durant un petit déjeuner avec du personnel de la Marine, monsieur Calderón a utilisé jusqu’à quatre fois en un seul discours le terme de guerre. Il a dit : “La société reconnaît tout particulièrement le rôle de nos marins dans la guerre que mon gouvernement mène contre l’insécurité...”, “La loyauté et l’efficacité des Forces armées sont une des armes les plus puissantes dans la guerre que nous livrons contre elle...”, “En commençant cette guerre frontale contre la délinquance, j’ai signalé que ce serait une lutte de longue haleine”, “... c’est précisément comme ça que sont les guerres...”. Mais il y a plus encore : le 12 septembre 2008, lors de la cérémonie de clôture et d’ouverture des Cours du système éducatif militaire, l’autodénommé “Président de l’emploi” a pris son envol en prononçant en une demi-douzaine d’occasions le terme de guerre contre le crime : “Aujourd’hui notre pays livre une guerre très différente de celle qu’eurent à affronter les insurgés en 1810, une guerre distincte de celle qu’affrontèrent les cadets du Collège militaire il y a 161 ans...”, “... tous les Mexicains de notre génération ont le devoir de déclarer la guerre aux ennemis du Mexique... Aussi, dans cette guerre contre la délinquance...”, “Il est indispensable que nous tous, qui nous joignons à ce front commun, nous passions de la parole aux actes et que nous déclarions, vraiment, la guerre aux ennemis du Mexique...”, “Je suis convaincu que cette guerre, nous allons la gagner...”. » (Alberto Vieyra Gómez, Agence mexicaine de nouvelles, 27 janvier 2011).

En profitant du calendrier pour se contredire, Felipe Calderón Hinojosa n’arrange pas ses affaires, et ne se corrige pas sur le plan des concepts. Non, ce qu’il y a, c’est que les guerres, on les gagne ou on les perd (dans ce cas, on les perd) et que le gouvernement fédéral ne veut pas reconnaître que le point essentiel de sa gestion a échoué sur les plans militaire et politique.

Guerre sans fin ? La différence entre la réalité... et les jeux vidéo

Face à l’échec indéniable de sa politique guerrière, Felipe Calderón Hinojosa va-t-il changer de stratégie ?

La réponse est NON. Et pas seulement parce que la guerre d’en haut est un négoce, et que comme tout négoce elle se maintient tant qu’elle continue à générer des profits.

Felipe Calderón Hinojosa, le commandant en chef des forces armées ; le fervent admirateur de José María Aznar ; l’autodénommé « l’enfant terrible » ; l’ami d’Antonio Solá ; le « gagnant » de la présidence par un demi pour cent des voix, grâce à l’alchimie d’Elba Esther Gordillo ; celui des invectives autoritaires plutôt du style des caprices de gamin (« vous descendez, ou je vous envoie chercher ») ; celui qui veut masquer avec du sang encore celui des enfants assassinés à la garderie ABC à Hermosillo (Sonora) ; celui qui a accompagné sa guerre militaire d’une guerre contre le travail digne et le salaire juste ; celui de l’autisme calculé face aux assassinats de Marisela Escobedo et Susana Chávez Castillo ; celui qui distribue les étiquettes mortuaires de « membres du crime organisé » aux petites filles et petits garçons, hommes et femmes, qui ont été et qui sont assassinés parce que c’est comme ça, parce qu’ils ont eu la malchance de se trouver au mauvais endroit à la mauvaise date, et qui ne parviennent même pas à être nommés parce que personne n’en tient le compte, ni dans la presse ni dans les réseaux sociaux.

Lui, Felipe Calderón Hinojosa, est aussi un fan des jeux vidéo de stratégie militaire.

Felipe Calderón Hinojosa est le gamer « qui, en quatre ans, a transformé le pays en une version mondaine de The Age of Empires - son jeu vidéo préféré - (...) un amoureux - et mauvais stratège - de la guerre » (Diego Osorno, dans Milenio Diario, 3 octobre 2010).

C’est lui qui nous amène à demander : le Mexique est-il gouverné à la façon d’un jeu vidéo ? (Je crois que je peux poser ce genre de questions compromettantes sans risque d’être licencié pour manquement à « un code d’éthique » géré par la publicité payante.)

Felipe Calderón Hinojosa ne s’arrêtera pas. Et pas seulement parce que les forces armées ne le lui permettraient pas (les affaires sont les affaires), mais aussi à cause de l’obstination qui caractérise la vie politique du « commandant en chef » des forces armées mexicaines.

Rafraîchissons un peu les mémoires. En mars 2001, quand Felipe Calderón Hinojosa était le coordinateur parlementaire des députés fédéraux du Parti d’action nationale, a eu lieu ce lamentable spectacle du PAN qui refusait qu’une délégation indigène conjointe du Congrès national indigène et de l’EZLN fasse usage de la tribune du Congrès de l’Union à l’occasion de ce qu’on a appelé la « Marche de la couleur de la terre ».

Bien que cela désigne le PAN comme une organisation politique raciste et intolérante (ce qu’il est) qui refuse aux indigènes le droit à être écoutés, Felipe Calderón Hinojosa est resté campé dans son refus. Tout lui disait que c’était une erreur d’assumer cette position, mais le coordinateur des députés panistes n’a pas cédé (et a fini, avec Diego Fernández de Cevallos et d’autres illustres panistes dans un des salons privés de la chambre, à regarder à la télévision les indigènes prendre la parole dans un espace que la classe politique réserve pour ses saynètes).

« Tant pis pour le coût politique », aurait dit alors Felipe Calderón Hinojosa.

À présent il dit la même chose, même si aujourd’hui il ne s’agit plus des coûts politiques assumés par un parti politique, mais des coûts humains que paie le pays entier à cause de cet entêtement.

Sur le point de terminer cette missive, je suis tombé sur les déclarations de la secrétaire à la Sécurité intérieure des États-Unis, Janet Napolitano, spéculant sur de possibles alliances entre Al Qaeda et les cartels mexicains de la drogue. La veille, le sous-secrétaire de l’Armée des États-Unis, Joseph Westphal, avait déclaré qu’au Mexique il y a une forme d’insurrection dirigée par les cartels de la drogue qui, potentiellement, pourraient s’emparer du gouvernement, ce qui impliquerait une réponse militaire étasunienne. Il a ajouté qu’il ne souhaitait pas voir une situation où des soldats étasuniens seraient envoyés combattre une insurrection « sur notre frontière... ou avoir à les envoyer franchir cette frontière » vers le Mexique.

Pendant ce temps, Felipe Calderón Hinojosa assistait à un simulacre de libération d’otages dans un village reconstitué, façon décor de cinéma, dans l’État de Chihuahua et montait dans un avion de combat F-5, s’asseyait sur le siège du pilote et plaisantait avec un « envoyez les missiles ».

Des jeux vidéo de stratégie aux « simulateurs de combat aérien » et aux « tirs à la première personne » ? De Age of Empires à HAWX ?

Le HAWX est un jeu vidéo de combat aérien où, dans un futur proche, les entreprises militaires privées (private military company) ont remplacé les armées gouvernementales dans plusieurs pays. La première mission du jeu vidéo consiste à bombarder Ciudad Juárez (Chihuahua, Mexique), parce que les « forces rebelles » se sont emparées de la place et menacent d’avancer vers le territoire nord-américain.

Ce n’est pas dans le jeu vidéo, mais en Irak, qu’une des entreprises militaires privées embauchées par le Département d’État nord-américain et l’Agence centrale de renseignement (CIA) a été Blackwater USA, qui ensuite a changé son nom en Blackwater Worldwide. Son personnel a commis de sérieux abus en Irak, y compris l’assassinat de civils. À présent elle a encore changé son nom en Xe Services LLC et elle est le plus grand adjudicataire de sécurité privée du Département d’État nord-américain. Au moins 90 % de ses profits proviennent de contrats avec le gouvernement des États-Unis.

Le jour même où Felipe Calderón Hinojosa plaisantait dans l’avion de combat (10 février 2011), dans le même État de Chihuahua une fillette de huit ans est morte, touchée par une balle lors d’un échange de coups de feu entre des personnes armées et des militaires.

Quand cette guerre va-t-elle se terminer ?

Quand va apparaître sur l’écran du gouvernement fédéral le game over de la fin du jeu, suivi du générique avec les noms des producteurs et des sponsors de la guerre ?

Quand Felipe Calderón va-t-il pouvoir dire « nous avons gagné la guerre, nous avons imposé notre volonté à l’ennemi, nous avons détruit sa capacité matérielle et morale de combat, nous avons (re)conquis les territoires qui étaient en son pouvoir » ?

Depuis qu’elle a été conçue, cette guerre n’a pas de fin, et elle est perdue.

Il n’y aura pas de vainqueur mexicain sur ces terres (à la différence du gouvernement, le pouvoir étranger, lui, a un plan pour reconstruire/réorganiser le territoire), et le vaincu sera le dernier carré au Mexique de l’État national agonisant : les relations sociales, qui, en donnant une identité commune, sont la base de la nation.

Avant même la fin supposée, le tissu social sera totalement déchiré.

Résultats : la guerre en haut et la mort en bas

Voyons de quoi nous informe le ministre de l’Intérieur fédéral sur la « non-guerre » de Felipe Calderón Hinojosa :

« 2010 a été l’année la plus violente du sexennat, puisque se sont accumulés 15 273 homicides liés au crime organisé, 58 % de plus que les 9 614 enregistrés au cours de 2009, suivant les statistiques diffusées ce mercredi par le gouvernement fédéral. De décembre 2006 à la fin 2011 ont été comptabilisés 34 612 crimes, parmi lesquels 30 913 sont des cas signalés comme “exécutions” ; 3 153 sont qualifiés d’“affrontements” et 554 sont dans la catégorie “homicides-agressions”. Alejandro Poiré, secrétaire technique du Conseil de sécurité nationale, a présenté une base de données officielle élaborée par des experts qui fera apparaître à partir de maintenant “une information détaillée mensuelle, au niveau des États et des municipalités” sur la violence dans tout le pays » (journal Vanguardia, Coahuila, Mexique, 13 janvier 2011).

Posons les questions : sur ces 34 612 assassinés, combien étaient des délinquants ? Et les plus de mille petits garçons et petites filles tués (que le ministre de l’Intérieur a « oublié » de compter à part), c’étaient aussi des « tueurs à gages » du crime organisé ? Quand au gouvernement fédéral on proclame « nous sommes en train de gagner », à quel cartel de la drogue se réfèrent-ils ? Combien de dizaines de milliers d’autres constituent-ils cette « ridicule minorité » qu’est l’ennemi à vaincre ?

Tandis que là-haut ils essaient inutilement de dédramatiser dans les statistiques les crimes que leur guerre a provoqués, il faut signaler qu’on détruit en même temps le tissu social sur presque tout le territoire national.

L’identité collective de la nation est en train d’être détruite, en train d’être supplantée par une autre.

Parce que « une identité collective n’est rien d’autre qu’une image qu’un peuple se forge de lui-même pour se reconnaître comme appartenant à ce peuple. L’identité collective, ce sont ces traits par lesquels un individu se reconnaît comme appartenant à une communauté. Et la communauté accepte cet individu comme une part d’elle-même. Cette image que le peuple se forge n’est pas nécessairement la perpétuation d’une image traditionnelle héritée, c’est généralement l’individu qui se la forge en tant qu’appartenant à une culture, pour rendre cohérents son passé et sa vie actuelle avec les projets qu’il a pour cette communauté.

Alors, l’identité n’est pas un simple legs dont on hérite, mais c’est une image qui se construit, que chaque peuple se crée, et par conséquent elle est variable et changeante suivant les circonstances historiques » (Luis Villoro, novembre 1999, entrevue avec Bertold Bernreuter, Aachen, Allemagne).

Dans l’identité collective d’une bonne partie du territoire national il n’y a pas, comme on voudrait nous le faire croire, la dispute entre l’étendard de la patrie et les narco-corridos (si on ne soutient pas le gouvernement, on soutient la délinquance, et vice-versa).

Non.

Ce qu’il y a, c’est une imposition, par la force des armes, de la peur comme image collective, de l’incertitude et de la vulnérabilité comme miroirs dans lesquels ces collectifs se reflètent.

Quelles relations sociales peuvent se maintenir ou se tisser si la peur est l’image dominante avec laquelle on peut identifier un groupe social, si le sens de la communauté se rompt au cri de sauve-qui-peut ?

Le résultat de cette guerre ne va pas être seulement des milliers de morts... et de juteux profits économiques.

Ce va être aussi, et surtout, une nation détruite, dépeuplée, brisée irrémédiablement.

III. ON N’Y PEUT RIEN ?

À ceux qui exhibent leurs mesquines additions et soustractions électorales dans ce compte mortel, nous rappelons que :

Il y a dix-sept ans, le 12 janvier 1994, une gigantesque mobilisation citoyenne (attention : sans chefs, sans comités centraux, sans leaders ou dirigeants) a arrêté la guerre ici. Face à l’horreur, la destruction et les morts, il y a dix-sept ans la réaction a été presque immédiate, péremptoire, efficace.

À présent ce sont la frilosité, l’avarice, l’intolérance, la bassesse, qui lésinent sur les soutiens et appellent à l’immobilité... et à l’inefficacité.

L’initiative louable d’un groupe de travailleurs de la culture (« Assez de sang ») a été disqualifiée dès son commencement parce qu’elle ne « se pliait » pas à un projet électoral, dans la mesure où elle n’appliquait pas le mandat d’attendre 2012.

Maintenant qu’ils ont la guerre là-bas, dans leurs villes, dans leurs rues, sur leurs routes, dans leurs maisons, qu’ont-ils fait ? Je veux dire, en plus de « se plier » devant qui possède « le meilleur projet ».

Demander aux gens d’attendre 2012 ? Car à ce moment-là, oui, il faudra retourner voter pour le moins mauvais, et à ce moment-là, oui, le vote sera respecté ?

S’il y a déjà plus de 34 000 morts en quatre ans, cela fait plus de 8 000 morts par an. C’est-à-dire qu’il faut attendre 16 000 morts de plus pour faire quelque chose ?

Parce que cela va empirer. Si les favoris actuels pour l’élection présidentielle de 2012 (Enrique Peña Nieto [PRI] et Marcelo Ebrard [PRD]) gouvernent les entités qui comptent le plus grand nombre de citoyens, ne faut-il pas s’attendre à ce qu’y augmente la « guerre contre la délinquance organisée », avec son sillage de « dégâts collatéraux » ?

Que vont-ils faire ? Rien. Ils vont suivre le même chemin d’intolérance et de satanisation qu’il y a quatre ans, quand en 2006 tout ce qui n’était pas en faveur de López Obrador était accusé de servir la droite. Celles et ceux qui nous ont attaqués et calomniés, à l’époque et maintenant, suivent le même chemin face aux autres mouvements, organisations, protestations, mobilisations.

Pourquoi la prétendue grande organisation nationale qui se prépare pour que cette fois, dans les prochaines élections fédérales, gagne un projet alternatif de nation, ne fait-elle pas quelque chose aujourd’hui ? Je veux dire que s’ils pensent qu’ils peuvent mobiliser des millions de Mexicains pour qu’ils votent pour quelqu’un, pourquoi ne pas les mobiliser pour arrêter la guerre et faire que le pays survive ? Ou alors il s’agit d’un calcul mesquin et bas ? Que le compte de morts et de destruction retire à l’adversaire et ajoute à l’élu ?

Aujourd’hui, au milieu de cette guerre, la pensée critique est à nouveau reléguée. D’abord l’important : 2012 et les réponses aux questions sur les « coqs », nouveaux ou recyclés, pour ce futur qui s’effondre dès maintenant. Tout doit être subordonné à ce calendrier et à ses étapes préliminaires : les élections locales au Guerrero, en Basse-Californie, Hidalgo, Nayarit, Coahuila et dans l’État de Mexico.

Et tandis que tout s’écroule, on nous dit que l’important, c’est d’analyser les résultats électoraux, les tendances, les possibilités. On nous appelle à tout supporter jusqu’à ce que ce soit le moment de cocher le bulletin de vote, et retour à la case départ : à nouveau attendre que tout s’arrange et que se reconstruise le fragile château de cartes de la classe politique mexicaine.

Vous vous souvenez comme ils se sont moqués, comme ils nous ont attaqués, parce que dès 2005 nous avons appelé les gens à s’organiser suivant leurs propres revendications, leur histoire, leur identité et leurs aspirations, et à ne pas parier sur le fait que quelqu’un, là-bas, tout là-haut, allait tout résoudre ?

C’est nous qui nous sommes trompés, ou c’est eux ?

Qui, dans les principales villes, ose dire qu’il peut sortir en toute tranquillité, même pas au petit matin, mais dès que la nuit commence à tomber ?

Qui reprend à son compte le « Nous sommes en train de gagner » du gouvernement fédéral et voit avec respect, et non avec crainte, des soldats, des marins et des policiers ?

Qui sont ceux qui se réveillent à présent sans savoir s’ils seront toujours vivants, sains et libres quand se terminera le jour qui commence ?

Qui sont ceux qui ne peuvent offrir aux gens une issue, une alternative, autre qu’attendre les prochaines élections ?

Qui sont ceux qui ne peuvent pas lancer une initiative qui réussisse au niveau local, et ne parlons même pas du niveau national ?

Qui sont ceux qui sont restés tout seuls ?

Parce que, à la fin, ceux qui vont rester seront ceux qui ont résisté ; ceux qui ne se sont pas vendus ; ceux qui ne se sont pas rendus ; ceux qui n’ont pas failli ; ceux qui ont compris que les solutions ne viennent pas d’en haut, mais qu’elles se construisent d’en bas ; ceux qui n’ont pas parié et ne parient pas sur les illusions vendues par une classe politique qui a fait son temps et qui pue comme un cadavre ; ceux qui n’ont pas suivi le calendrier d’en haut et n’ont pas mis leur géographie en adéquation avec ce calendrier, en transformant un mouvement social en une liste de numéros de cartes d’électeur ; ceux qui, face à la guerre, ne sont pas restés immobiles, à attendre le nouveau spectacle d’équilibriste de la classe politique sous la tente du cirque électoral, mais ont construit une alternative sociale, et non individuelle, de liberté, de justice, de travail et de paix.

IV. L’ÉTHIQUE ET NOTRE AUTRE GUERRE

Nous avons déjà dit que la guerre est inhérente au capitalisme et que la lutte pour la paix est anticapitaliste.

Vous, don Luis, vous avez déjà dit aussi que « la moralité sociale constitue seulement un premier niveau, précritique, de l’éthique. L’éthique critique commence quand le sujet prend de la distance par rapport aux formes de moralité existantes et s’interroge sur la validité de ses règles et comportements. Il peut alors s’apercevoir que la moralité sociale n’applique pas les vertus qu’elle proclame ».

Est-il possible d’amener l’éthique à la guerre ? Est-il possible de la faire surgir au milieu de défilés militaires, de grades, de barrages, d’opérations, de combats et de morts ? Est-il possible de l’amener à remettre en question la validité des règles et des comportements militaires ?

Ou le fait de poser cette possibilité n’est-il qu’un exercice de spéculation philosophique ?

Parce que, sans doute, l’inclusion de cet « autre » élément dans la guerre ne serait possible que par un paradoxe. Inclure l’éthique comme facteur déterminant d’un conflit amènerait comme conséquence une reconnaissance radicale : le protagoniste sait que le résultat de son « triomphe » sera sa défaite.

Et je ne parle pas de la défaite dans le sens de « destruction » ou « abandon », mais dans celui de négation de l’existence en tant que force belligérante. C’est-à-dire qu’une force mène une guerre qui, si elle la gagne, signifiera sa disparition en tant que force. Et si elle la perd, également, mais personne ne mène une guerre pour la perdre (bon, sauf Felipe Calderón).

Et c’est là que gît le paradoxe de la guerre zapatiste : si nous perdons, nous gagnons ; et si nous gagnons, nous gagnons. La clé se trouve dans le fait que notre guerre est une guerre qui ne prétend pas détruire l’adversaire dans le sens classique.

C’est une guerre qui essaie d’annuler le terrain de sa réalisation et les possibilités des adversaires (nous y compris).

C’est une guerre pour cesser d’être ce que nous sommes à présent et être ainsi ce que nous devons être.

Cela a été possible parce que nous reconnaissons l’autre, homme ou femme ou réalité différente, qui, en d’autres terres du Mexique et du monde, et sans être exactement comme nous, souffrent des mêmes douleurs, soutiennent des résistances semblables, luttent pour une identité multiple qui n’annule pas, qui n’asservisse pas, qui ne conquière pas, et qui aspirent à un monde sans armées.

Il y a dix-sept ans, le 1er janvier 1994, la guerre contre les peuples originaires du Mexique est devenue visible.

En regardant la géographie nationale sur ce calendrier, nous nous souvenons :

Est-ce que ce n’était pas nous, les zapatistes, les violents ? Est-ce qu’on ne nous a pas accusés de vouloir scinder le territoire national ? Est-ce qu’on n’a pas dit que notre objectif était de détruire la paix sociale, de miner les institutions, de semer le chaos, de promouvoir la terreur et d’en finir avec le bien-être d’une nation libre, indépendante et souveraine ? N’a-t-on pas signalé à satiété que notre demande de reconnaissance des droits et de la culture indigènes minait l’ordre social ?

Il y a dix-sept ans, le 12 janvier 1994, une mobilisation civile, sans appartenance politique définie, nous a demandé d’essayer le chemin du dialogue pour résoudre nos revendications.

Nous, nous l’avons fait.

À plusieurs reprises, malgré la guerre contre nous, nous avons persisté dans des initiatives pacifiques.

Pendant des années, nous avons résisté à des attaques militaires, idéologiques et économiques, et à présent au silence sur ce qui se passe ici.

Dans les conditions les plus difficiles, non seulement nous ne nous sommes pas rendus, nous ne nous sommes pas vendus, nous n’avons pas failli, mais nous avons aussi construit de meilleures conditions de vie dans nos villages.

Au début de cette missive, j’ai dit que la guerre était une vieille connaissance des peuples originaires, des indigènes mexicains.

Plus de cinq cents ans après, plus de deux cents ans après, plus de cent ans après, et à présent avec cet autre mouvement qui réclame sa multiple identité communale, nous disons :

Nous sommes là.

Nous avons une identité.

Nous avons le sens de la communauté, parce que nous n’espérons ni aspirons à ce que viennent d’en haut les solutions dont nous avons besoin et que nous méritons.

Parce que nous n’assujettissons pas notre marche à qui regarde vers le haut.

Parce que, tout en maintenant l’indépendance de notre proposition, nous établissons une relation d’équité avec l’autre qui, comme nous, non seulement résiste, mais s’est aussi construit une identité propre qui lui donne une appartenance sociale, et qui représente également sa seule chance solide de survie au désastre.

Nous sommes peu, notre géographie est limitée, nous ne sommes personne.

Nous sommes des peuples originaires dispersés dans la géographie et le calendrier les plus distants.

Nous sommes autre chose.

Nous sommes peu et notre géographie est limitée.

Mais dans notre calendrier, ce n’est pas le désarroi qui commande.

Nous, nous n’avons que nous-mêmes.

Nous n’avons peut-être pas grand-chose, mais nous n’avons pas peur.

Bon, don Luis. Salut, et que la réflexion critique encourage de nouveaux pas.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
sous-commandant insurgé Marcos.

Mexique, janvier-février 2011.

Source : Enlace Zapatista
Traduit par el Viejo.
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