Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

Voyage à Nurío, dans le Michoacán

Plata

dimanche 13 mars 2011

Voyage à Nurío, dans le Michoacán
Congrès national indigène, 5 et 6 mars 2011

1. UNE HISTOIRE DE PRIVILÈGES...

S’il y en a qui aujourd’hui encore défendent le système capitaliste, ce ne peuvent être que des privilégiés. Au Mexique, on a une vision plus claire des inégalités, des souffrances, de la détresse, des affrontements et de l’isolement qu’il engendre, et de la dépossession et des injustices sur lesquelles il repose. Telle est la situation que je découvre là où me conduit ce voyage.

La violence qui peut régner dans les rapports humains en est un des témoins les plus évidents. Elle fait s’affronter chacun avec l’autre : il y a ceux qui défendent leurs privilèges, ceux qui les recherchent, ceux qui vivent au jour le jour et ceux qui s’organisent - ou cherchent à le faire - autrement. La relation que nous entretenons avec ces privilèges détermine notre rapport aux autres. Et cette violence n’existe pas qu’au Mexique, elle existe partout ailleurs : en Libye, au Brésil, au Mali mais aussi aux États-Unis, au Japon ou en Belgique. Elle peut prendre la forme du narcotrafic, de la délinquance organisée ou non, de la répression, du chômage obligatoire, de la misère, de l’impunité, de l’intimidation, de l’indifférence ou d’un tremblement de terre.

Partout ce système présente des failles mais surtout il est remis en question, et ici particulièrement. Partout, la souffrance est là et partout aussi apparaissent des modes de réflexion, d’actions et de vivre ensemble insoupçonnés. Partout la relation aux autres est questionnée. Comprendre, avant tout...

En même temps que le système économique, ce sont les formes de pouvoir, l’État et la démocratie de type occidental, c’est-à-dire verticale, qui sont questionnés. Car ils sont indissociables. C’est le sens des Accords de San Andrés Sakamch’en de los Pobres, signés entre les zapatistes et le gouvernement mexicain en 1996, et de la revendication d’autonomie auxquels n’ont cessé de se référer ceux et celles qui se sont exprimé/es pendant les deux jours d’échange du Congrès national indigène (CNI) auxquels nous avons assisté à Nurío, ces 5 et 6 mars 2011.

Les volcans grondent, la terre tremble, les mers débordent, le ciel se dévoile. Des prisonniers se mutinent, des immigrés prennent des trains d’assaut, des femmes cherchent et arrivent à faire entendre leurs voix, des fêtes surgissent, des hommes humbles se réunissent, des morts revivent grâce à la mémoire, des jeunes se joignent aux anciens et se battent pour la défense de leur territoire et de la terre.

Un jeune de Tlahuitoltelpec, village de la Sierra Ayuuk-Mixe dans l’État d’Oaxaca, présent à Nurío, me disait qu’il réalisait un film motivé par les éboulements qui ont traumatisé son village en septembre 2010. Le propos du film est de comprendre les signes que nous envoie la Terre et de se demander quel équilibre nous avons rompu pour que nous frappent de telles catastrophes. Ce sont aussi des jeunes, ceux de la Casa Lenín de Uruapán, qui dansaient le samedi soir, parodiant de vieux hommes blancs fatigués. Ils étaient revêtus de costumes blancs brodés et colorés, portaient des masques blancs, des cannes de vieux et des chaussures de bois martelant le sol, au plus grand plaisir du public entourant la vaste place de Nurío.

Nurío... État du Michoacán. Terre d’irréductibles guerriers et de forteresses que les Espagnols n’ont pu vaincre par les armes mais bien par la Croix. Terre de ferveur, colonisée par le catholicisme et aujourd’hui menacée par les Évangélistes, les Pentecôtistes, les témoins de Jéhovah et autres tristes sectes. Terre des Purhépechas, terre de jupes miroitant au soleil et de chapeaux aux bords relevés. Terre de lacs et de chevaux, de forêts et de monts habités par les coyotes hurlant dans la nuit. Terres riches et convoitées, défendues souvent au prix du sang. Capitale : Morelia, guerre entre narcos et militaires, trêve, pick-up consommant des vingt litres au cent, boîtes et discothèques aux néons fluo arborant des silhouettes de femmes à moitié nues, modernité tapageuse. Terre de contrastes où semblent se côtoyer le meilleur et le pire...

2. PARTIR

Voyage et imprévus. Être sur la route, arriver, être là, écouter, apprendre, échanger, se reposer, se poser des questions, observer, se réchauffer, repartir. Une aventure, un souffle d’air frais, des feux à attiser, des incendies à maîtriser, de la montagne à gravir, des lumières dans la nuit... Première étape : démarrer. Prêts dès 18 heures ce jeudi, nous attendons le chauffeur de notre camionnette, injoignable, invisible. Il finit par apparaître, au détour du carrefour de la Colonia Roma : 23 h 30. Nous prenons donc la route de nuit, ce que nous voulions éviter. Mais nous n’allons pas loin. Notre compa chauffeur nous a trouvé un gîte à Atlapulco, à une heure du DF, sur la montagne, au milieu des forêts de sapins. Nous avons dû nous décommander auprès des amis de Morelia où nous comptions arriver après trois ou quatre heures de route. Nous repartons le lendemain, après avoir rendu visite aux jeunes de la radio communautaire. Ils nous parlent de la fête du carnaval qui se prépare dans le village et qui va durer cinq jours, couronnés par la « Danza de los Arrieros ». Les Arrieros étaient ces hommes qui transportaient, parfois aidés de mules, les marchandises entre Toluca et Mexico, séparées par la montagne d’Atlapulco. Les chemins étaient dangereux et peuplés de voleurs qui attaquaient les arrieros. Atlapulco, aidée par leurs descendants, a gardé la mémoire des arrieros. Je promets d’en être si c’est possible au retour. Atlapulco est aussi le lieu où s’est déroulé le Quatrième Congrès national indigène en mai 2006.

Vendredi midi : notre luxueuse camionnette, en fait un de ces vans bien gringos acquis à la frontière avec les États-Unis mais qui doit avoir plus de vingt ans d’âge, prend la route de Morelia. La route est droite et traverse la plaine ensoleillée de Toluca, tout baigne... jusqu’à ce qu’un bruit suspect venu du moteur nous alerte. L’indicateur de l’huile est dans le rouge. Nous nous arrêtons sur le bas-côté de la route le long duquel défilent à toute vitesse camions, bus et voitures. Nous sommes juste devant une annonce : « Mécanicien » ! Mexique magique ou conspiration ? Bon, le lieu n’a cependant rien de comparable avec les pueblos où nous comptions nous arrêter, il en serait même carrément l’antithèse ! Il porte en plus le joli nom de « Barrio el Ruso », rien de très autochtone...

Je vous passe tous les détails de la suite de notre périple jusqu’à Nurío, de crainte de ne pas arriver à l’essentiel, non sans cependant vous signaler que nous avions fait un beau calcul concernant les frais de ce voyage, calcul désormais non seulement caduc mais revu à la hausse au point que nous nous demandons comment nous allons pouvoir prendre en charge tous les frais qui s’annoncent, surtout ceux afférant à la réparation du véhicule qui nous a été prêté... Bref, nous voilà sur le bus qui nous dépose à une heure du mat’ à Uruapán, après un jour de route. Nous ne pouvons pas nous plaindre...

Coup de téléphone, ok, on nous attend. Nous sommes à trois quarts d’heure du village et nous décidons de prendre un taxi dans la nuit étoilée ; il suit une des routes les mieux asphaltées que j’ai pu connaître jusqu’à présent au Mexique, non pas un chemin de terre comme je l’imaginais. J’ai repéré une voiture qui semble nous suivre et finit par nous dépasser pour nous faire signe, avec ses clignotants, de nous arrêter... Je n’en mène pas large, d’autant plus qu’en descendent deux flics, armés et tout de noir vêtus jusqu’aux passe-montagnes, tels de vrais assaillants surgis d’un film ou d’une photo de journal... Ils viennent vers nous, le silence est oppressant, et nous disent de les suivre tout en nous demandant si c’est bien nous qui venons de téléphoner... Les deux voitures s’engagent sur un chemin sombre qui semble entrer dans la forêt. Mon imagination s’envole, il n’y a que moi qui parle dans cette voiture... Je n’arrête pas de demander aux autres de quoi il s’agit, eux gardent un certain calme, non sans se poser la même question, jusqu’à ce que ce chemin qui m’a paru interminable s’arrête dans un endroit éclairé. Gloria reconnaît l’école secondaire de Nurío où avait eu lieu le Troisième CNI et où la délégation zapatiste avait été logée en 2001. Les policiers ont relevé leur passe-montagne, ce qui les rend moins menaçants, et le gardien, homme débonnaire et rassurant, nous mène au dortoir... Ouf ! Bienvenue en territoire libéré !

3. À PROPOS DE POLICE

Telle est la réalité. Si à Atlapulco je n’ai vu aucun flic, et encore moins de militaires, c’est pour la simple et bonne raison qu’il n’y en a pas ! Et au Mexique, cela ne passe pas inaperçu... Ailleurs, la situation est différente.

Dans les villages du Guerrero où nous sommes allés en janvier, la police communautaire agit parallèlement à la police officielle (CRAC pour Coordination régionale des autorités communautaires ; voir www.policiacomunitaria.org / en français : cspcl.ouvaton.org). Elle se charge de ce dont les officiels ne s’occupent pas ou mal et fait ce qu’en attend la population, celle qui préfère s’adresser à elle. Il arrive même que les officiels lui demandent d’intervenir, comme lors des élections dont elle veille au bon déroulement, ou qu’elle arrête un officiel qui s’en prend à la population. Ses membres sont désignés par les assemblées communautaires et ne sont pas payés : ils rendent un service aux communautés. La CRAC travaille à être incorruptible. Elle refuse les plaintes liées à des dettes non payées en argumentant que celui qui prête doit assumer les risques de ses actes. Elle respecte les principes de la rééducation et de la réparation plutôt que de l’emprisonnement. Mais, dans les cas graves, comme lors d’assassinats, elle peut s’avouer dépassée et cherche encore les moyens qui lui permettraient d’intervenir au mieux.

Ceux qui ont commis un délit sont pris en charge par les communautés pour lesquelles ils travaillent et ils sont libres de circuler car ils ne s’enfuient pas : ils savent qu’ils seraient repris et exposés à un travail plus important ou à une condamnation plus longue ou, pire probablement, à l’exil ; ils ont le crâne rasé et portent tous le même tee-shirt, « Je suis en rééducation »... Leur condamnation est généralement courte (d’un jour à six mois) et le but en est vraiment la réintégration au sein de la communauté de la personne. Elle-même souvent s’emploie à retrouver la confiance des autres.

Cette police communautaire a permis une forte diminution des délits et la réinstauration d’un sentiment de sécurité dans la région, ce qui n’est pas peu. Le souvenir des luttes sociales des années 1970 avec Genaro Vasquez n’y est pas effacé et demeure bien présent dans les esprits.

À Nurío, apparemment, la police municipale fait partie de la communauté. Outre l’accueil dont elle s’est chargée de nuit notamment à notre égard, nous l’avons vue circuler dans des pick-up et ramener, le samedi soir, un homme menotté pour l’emprisonner. Il était torse nu et portait des traces de coups, probablement dus à son arrestation et à des excès de boisson. Tous ceux qui étaient sur la place se sont précipités pour entourer le pick-up qui le transportait à tous vents. Et il ne faisait pas chaud. La fête d’une noce avait battu son plein tout l’après-midi sous la toile de plastique tendue au bout de la rue qui traverse en ligne droite tout le village. La boisson pose de gros problèmes ici, autant dans les villages que dans les villes. Les Mexicains sont de fameux buveurs de bière, de tequila, de pulque et autres mezcal !

4. « AUJOURD’HUI, COMME IL Y A DIX ANS, NOUS SOMMES LÀ, NOUS SOMMES LES GARDIENS DE NOTRE MÈRE-TERRE. »

Samedi matin : branle-bas de combat dans le dortoir que nous avons partagé avec une autre équipe, principalement des jeunes. Je m’enfonce dans mon sac de couchage pour contrer cet assaut bruyant, avec l’impression qu’il est encore fort tôt mais surtout qu’ils vont squatter les douches et toilettes. Puis, après avoir pris une bonne douche bien froide, en tout cas moi, nous partons à pied vers le village, tous les quatre. Le chemin qui mène jusqu’à la route n’est pas très long en fait... Et la route descend en tournant vers le village, dont nous découvrons d’abord le cimetière, plein de petits cumulus de terre et de croix ornées de couronnes colorées. Nous devons traverser tout le village pour arriver à la place où est dressée une scène, aux abords de la maison municipale et de l’église dont le plafond en bois et les représentations de vierges et de saints contrastent avec les riches dorures des cathédrales. C’est là aussi que se trouve l’école où se prépare le déjeuner et où se dérouleront les discussions.

Quelques artistes travaillent aux fresques sous les colonnes des bâtiments municipaux. Zapata est entouré de flammes, sa main droite repose sur un bâton et la gauche présente un épis de maïs ; vers un ciel étoilé s’élance un épis de maïs mûr dont les racines évoquent un serpent et un iguane ; le visage d’un combattant zapatiste est reconnaissable à sa cagoule ; une paysanne aux pieds nus et coiffée d’un rebozo porte un panier plein d’épis ; des fleurs colorées et des mots en purhépecha complètent le tableau.

Le moment est aux retrouvailles et au café. Nous nous saluons et je retrouve notamment Miguel, de Colima, que j’avais connu en 2009 à Ostula. J’espérais surtout retrouver ici Don Juan qui était venu à Liège fin 2008, l’un des membres actifs du CNI et habitant de Nurío. Mais nous apprenons qu’il a malheureusement des problèmes de santé. Il vient saluer quelques personnes et paraît de fait assez fatigué. J’échange quelques mots avec lui et nous convenons de nous voir plus tard. Nous le verrons très peu pendant ces journées. Il assiste à l’inauguration et participera à la rédaction du manifeste final avec les principaux délégués qui sont présents.

Après un déjeuner apporté dans d’immenses casseroles par quelques hommes et servi par quelques femmes de Nurío qui s’occupent aussi de la vaisselle, après nous être inscrits en tant que participants à cette « XXIXe réunion élargie du Congrès national indigène », nous assistons à la cérémonie d’inauguration. Présentation solennelle des drapeaux mexicain, purhépecha et zapatiste par des enfants de Nurío en uniforme ; poings levés en signe de lutte et de fermeté ; hymne zapatiste et discours du président municipal : « Aujourd’hui, comme il y a dix ans, nous sommes là, nous sommes les gardiens de notre Mère-Terre. » Après la cérémonie, délégués de communautés, observateurs et médias, nous rejoignons les tables qu’on nous a attribuées, arborant nos petits cartons identificateurs. Enfin, en principe, parce que je constate qu’à la table 1 à laquelle je suis censée assister, certains arborent un carton sur lequel est indiqué « table 2 » ou « table 3 ». De plus, la table 3 se joint à la table 2 qui rassemble dès lors plus d’une soixantaine de personnes. Je pense que nous devions donc être un peu plus d’une centaine de participants à cette réunion.

5. PATIENCE, ATTENTION ET DÉTERMINATION

Les tables peuvent débuter. Elles ont été préparées par nos hôtes auxquels se sont joints des délégués de Cherán qui se trouve à un quart d’heure de Nurío. Et là, bonne surprise, du moins pour moi qui n’y suis pas habituée et qui craignait les discours enflammés voire agressifs. On ne s’interrompt pas, chacun parle après que le ou la précédent/e a terminé, voire demande la parole respectueusement, on n’élève pas la voix, parfois même, il faut tendre l’oreille pour entendre une voix plus basse ou parce que le haut-parleur du village impose sa voix à lui, pas de stress, et si on n’est pas d’accord, on ne le dit pas de cette façon, on n’hésite pas à répéter ce qu’on a dit. Peut-être parce qu’on peut avoir différentes conceptions de la parole et de l’écoute : il y a la parole qu’on respecte et celle qu’on trahit ; il y a aussi une écoute pour trahir et manipuler et une écoute pour comprendre. De toute façon, il est évident qu’ici la parole revêt une importance capitale.

La participation des jeunes et des femmes (mais pas de Nurío apparemment) est forte et les discours sont plutôt concrets. Certains semblent cependant jouir d’une plus grande écoute, tels la femme mazahua du DF ou le délégué de Cherán, qui préside la table avec patience, attention et détermination. Tout ce qui se dira sera mis par écrit sur un ordinateur et relu en fin de table avant d’être communiqué à la plénière qui aura lieu le lendemain après-midi.

Concernant les contenus, trois thèmes ont été proposés dans la convocation et seront discutés indistinctement dans les deux tables :
a) Les Accords de San Andrés, défense et construction de l’autonomie ;
b) Analyse et évaluation du CNI, où en sommes-nous ?
c) Libération de la femme dans la défense des droits des peuples indigènes.

Avant d’aborder ces thèmes, la situation des communautés de Mitzitón, Bachajón et la Candelaria au Chiapas est explicitée par plusieurs de leurs membres qui ont fait le déplacement jusqu’à Nurio. Ils nous font la lecture d’un texte, concluant par une dénonciation du « mauvais gouvernement qui veut tout contrôler, diviser et réprimer ».

a) Les Accords de San Andrés et le chemin de l’autonomie

Les Accords de San Andrés, issus des dialogues entre les zapatistes, les délégués indigènes invités de tout le Mexique et les représentants gouvernementaux, ont été signés en février 1996. Ils sont reconnus par les participants au CNI comme « notre loi », car le gouvernement, faisant marche arrière, ne les a jamais ratifiés tels quels dans la Constitution. C’était l’objectif principal de la Marche de la couleur de la terre dont Nurío fut un des hôtes en 2001. Et la loi qui fut finalement votée ne respecte pas les Accords, notamment parce qu’elle considère les peuples indigènes comme « objets d’intérêt public » et non comme « sujets de droit ». (Elle ne reconnaît pas non plus la possibilité d’un droit de la collectivité car elle est copiée sur les notions occidentales pour lesquelles le sujet considéré par la loi est un individu, et cela bien que le gouvernement mexicain ait signé les recommandations de l’OIT sur les droits des peuples, ndr). Cela signifie, par exemple, que telle communauté doit pouvoir conserver ses costumes et ses traditions si on se place du point économique (tourisme). Autrement dit la loi considère les communautés indigènes de la même manière qu’une équipe de football.

À partir de cette trahison gouvernementale, de nombreuses communautés indigènes ont décidé de ratifier les Accords comme leur « loi suprême », leur conférant une valeur supérieure à celle des lois nationales et aux lois des États. Cela se passa lors de la XVIIIe réunion du CNI. Les Accords sont la base et la référence de ceux qui construisent l’autonomie. Ils reconnaissent le droit à s’auto-organiser en ce qui concerne le travail, la justice, la santé, l’éducation, la production et les médias. Mais les dialogues de San Andrés ont été interrompus au moment d’aborder les questions critiques de la terre et du territoire. Du côté gouvernemental, on craignait, prétendument, la volonté de séparation ou, autrement dit, la « balkanisation ». Aujourd’hui, la plupart des communautés indigènes sont confrontées à la dépossession de leur terre et de leur territoire. Il s’agit des mégaprojets : barrages, mines d’or, d’argent, de cuivre ou d’uranium, autoroutes, aéroport... Et elles résistent.

Nurío fut le lieu où, en 2001, les communautés indigènes rediscutèrent ensemble du « droit et de la culture indigènes ». « Grâce à une réflexion sur ce qu’est l’autonomie, nous avons pris conscience que nous l’exercions déjà de fait, déclare un délégué nahua de Milpa Alta. La notion de leader ne correspond à notre façon d’être et d’agir. » C’est le sens des propos « commander en obéissant » ou « ne pas prendre le pouvoir » des zapatistes. De nombreuses langues, menacées et en voie de disparition, doivent être défendues. Elles permettent de résister à la domination. « Nous oublions ce que nous ont enseigné nos ancêtres, le tequío, le travail communautaire, intervient Magdalena, déléguée mazahua. Pourquoi ? À cause des miettes que nous donne le gouvernement. Nous devons défendre ce que nous sommes. Personne ne va nous défendre. »

Les partis (la « maudite trilogie », PAN, PRI, PRD) méprisent les indigènes, ils les écoutent pour les trahir, contrairement aux zapatistes qui savent écouter et respectent la parole. « Merci aux frères zapatistes qui ont donné leur vie. Ils sont dignes et conscients. Parfois, nous préférons nous taire, affirme Magdalena, à cause de la peur. On nous dit que si nous parlons, cela va être pire pour nous. Mais celui qui ne doit rien à personne ne craint rien. »

Un membre de la « Brújula roja » (la boussole rouge), habitant du DF, fait le lien entre les communautés indigènes et les lieux de la ville qui construisent aussi l’autonomie : « Le tissu social est important, il s’agit de retrouver la communauté. Dans notre maison, nous avons créé nos accords pour vivre ensemble, et nous envisageons aussi l’autodéfense. Nous avons travaillé le concept d’individualisme qui s’oppose à celui d’organisation. »

Pascual, Triqui du MULT, du DF, parle du conflit triqui : « Que le gouvernement enquête, qu’il punisse les coupables. Nous, nous ne défendons pas des assassins... » Aucun Triqui du MULTI n’est présent à cette réunion.

Un jeune étudiant en économie du Guerrero évoque le « problème de la marginalisation et de l’exclusion. Il y a un manque de soutien (financier, je suppose). Les Accords sont le résultat d’une lutte qui a dû être sanglante. Nous allons toujours vivre en guerre s’il n’y a pas de justice. Les Accords sont un pas. »

Un homme plus âgé, purhépecha, vêtu de son gabán en laine et portant le chapeau, explique qu’il fait partie d’une communauté qui a dû être déplacée suite à une éruption volcanique. Et il demande, iconoclaste et souriant : « Existe-t-elle l’autonomie ? Ce n’est pas facile d’être autonome ! En 94-96, il existait ici un groupe qui s’appelait “Nation purhépecha”. Je ne sais pas s’ils existent toujours. Ils n’ont plus voulu de moi, j’étais trop critique ! Aujourd’hui, nous avons une culture qui n’en est pas. C’est une culture-poubelle. Et payer l’eau, comme à la maison d’Uruapán, c’est de l’autonomie, ça ? Moi, j’étais à Atenco, et j’ai couru pour échapper à la police ! »

Magdalena intervient : « Si l’autonomie existe ? Oui, dans les communautés zapatistes, elle existe. Elles ont leurs conseils de bon gouvernement. Que cela ne plaise pas au gouvernement, c’est un fait. Mais c’est possible, nous pouvons le faire. » Salvador, de Cherán, précise : « Les Accords sont une référence pour construire l’autonomie. Par l’autoproduction, grâce au tequío, dans des régions de grande production (mangue, café), le travail collectif peut servir au bénéfice de la communauté. Il faut aussi développer l’auto-éducation. En plus des zapatistes, il y a la lutte d’Ostula, qui a permis de récupérer la terre. À Nurío, un travail se fait dans le sens de l’autogouvernement. Les Yaquis de Vícam aussi construisent leur autonomie. À San Luis Potosí, il y a la communauté de Chimalaca. Dans le Durango aussi, à San Hipólito. Pedro Moreno, un Raramuri, a été assassiné parce qu’il travaillait pour l’autonomie. Et puis il y a des initiatives, c’est le cas de San Juan Copala. »

L’autonomie est un chemin, elle se construit, elle n’est pas donnée.

b) Évaluation du CNI

Le deuxième thème abordé est celui de l’évaluation du CNI, dont on rappelle d’abord qu’il est né à la suite d’une invitation de l’EZLN à se rencontrer. Ce fut le Forum national indigène en 1996. « Nous avons vu, dit María de Jesús du Jalisco, que nous avions tous des problèmes similaires, que le problème n’existait pas qu’au Chiapas, que nous devions nous mettre ensemble. » À Milpa Alta, on crée les premiers groupes de travail lors d’une assemblée.

Qu’est-ce que le CNI ? Salvador prend la parole : « C’est un espace des peuples indigènes du Mexique. C’est un peu la maison de tous, non pas un groupe de plus. Quelques-uns ont proposé de créer une structure. Mais d’autres ont réagi en disant que si on créait une organisation avec son président, son trésorier, son secrétaire, etc., ce ne serait plus la maison de tous. Personne ne peut être le chef du CNI, ce sont les communautés qui vont donner sa forme au CNI. Parfois on est là, parfois pas. »

Les initiatives zapatistes ont été un des grands moteurs du CNI. Avec la Marche s’est posée la question de la reconnaissance des indigènes comme sujets de droit. Puis il y a eu une discussion à partir de la Sixième Déclaration qui posait à tous six questions. À Atlapulco, en 2006, le CNI a décidé d’adhérer à la Sexta et de faire partie de l’Autre Campagne.

La plupart des rencontres du CNI avaient lieu à la capitale et de moins en moins de communautés pouvaient y participer, à cause des distances et du coût des déplacements. Le CNI s’est alors « régionalisé ». C’est pourquoi, on parle à présent, par exemple, de la « région Centre Pacifique ». Cela a fortifié le CNI car il s’est ainsi fait connaître et que les gens des communautés ont pu participer plus nombreux et plus facilement.

Le CNI est aussi un espace de luttes et un lieu pour apprendre à faire de la politique d’une autre façon. « Le Congrès n’expulse personne, précise Salvador, mais ne permet pas qu’il y ait en son sein des députés ou des gens qui cherchent des accords avec des entreprises. » Le CNI revendique ainsi son indépendance, son autonomie.

c) La libération de la femme et la défense des droits indigènes

Le troisième et dernier thème discuté sera celui de la libération de la femme dans le cadre de la défense des droits indigènes. Visiblement, la réflexion est en construction et les conclusions restent plus difficiles à tirer... J’ai continué à écouter mais j’avais bien envie de mettre mon grain de sel, peut-être parce que je suis une femme aussi... J’ai eu l’occasion de reparler par la suite de cela avec plusieurs femmes de Nurío et avec Juan d’Atlapulco, qui me semble être quelqu’un, je dirais, d’ouvert ou peut-être, plus précisément, quelqu’un qui ne doit pas se méfier de moi, qui a beaucoup réfléchi, qui peut être critique et qui n’a pas peur tout en étant toujours très respectueux.

Je pense que ce qui motive notamment la résistance des communautés indigènes, c’est le sentiment de la perte d’un équilibre conquis au prix d’une longue lutte. C’est aussi bien sûr un contexte très hostile datant de la colonisation, voire d’avant, et la défense de valeurs différentes, le besoin de reconnaissance juridique et l’attachement à la terre. « Leur dieu, dit Salvador, c’est l’argent. Notre dieu, c’est la Mère-Terre. » Le dieu indigène est donc féminin... Et la relation entre les hommes et les femmes y est très codifiée, presque intouchable, me semble-t-il. La famille aussi est un concept très fort dans les communautés indigènes et le divorce serait dramatique. Les communautés zapatistes sont différentes en ce qu’elles sont souvent plus récentes, et qu’elles s’organisent politiquement et militairement. Comme me le dirait Gabriela, la femme qui m’accueille dans sa maison dimanche pour y passer la nuit quand tout le monde sera reparti : « Il se peut que ce ne soient pas les femmes qui veuillent rester chez elles, mais les hommes qui aient peur qu’elles sortent. »

Mais bon, ce n’est pas moi qui doit parler. Voici donc ce qui ressort de la discussion de la table 1 : « La division est notre faiblesse, commence Salvador. La participation des femmes est importante. » Pour María de Jesús, « la lutte est celle de la communauté, de l’homme et de la femme ensemble. Si la femme vient à participer, la participation de l’homme change et la femme est influencée par l’homme ». Une autre femme complète dans le même sens : « Moi, je veux surtout que ma communauté soit reconnue, non pas moi en tant que femme. Ce n’est pas pour cela que je me bats. » Magdalena est plus virulente : « Il ne s’agit pas qu’on nous donne une place à nous les femmes, c’est à nous de la conquérir. Mais il faut que nous soyons reconnaissantes vis-à-vis des hommes quand ils font des efforts. »

Une question importante est alors soulevée par María : « Nous devons défendre nos hommes. Il y a beaucoup de communautés où il n’y a plus ou presque plus d’hommes, à cause de l’émigration, des disparitions, des assassinats et de la répression. » La perte de l’homme pour une femme est catastrophique dans une communauté, non seulement d’un point de vue économique et social mais aussi affectif. Cette question me paraissait cruciale. Plus tard, Gabriela me racontera qu’elle aussi a perdu son premier mari avec qui elle a eu deux enfants. Ils sont grands à présent et l’un d’eux est aux États-Unis. Nurío connaissait à l’époque des problèmes avec son gouvernement municipal et son mari a été assassiné. Elle est restée dix ans seule avant de se remarier. Et mon amie Lourdes du DF me confirmera que dans toutes les interventions concernant les femmes, la perte de la relation affective est rarement, ou plutôt jamais, prise en compte.

Les femmes seules et les mères célibataires ont besoin d’être soutenues. Quelle est leur place dans la communauté ?

La question est ouverte et la discussion en reste là pour le moment. Nous nous mettons d’accord sur le contenu du rapport écrit de nos discussions et sur les décisions communes qui permettront la rédaction du manifeste finale. Nous retrouvons alors la table 2 présidée par un homme portant un tee-shirt représentant Zapata. Il demande à une femme de lire les lois révolutionnaires des femmes zapatistes. Une de ces lois dit : « Les femmes ont le droit de décider combien d’enfants elles peuvent avoir et de combien d’enfants elles peuvent s’occuper. » Cela n’a pas l’air de plaire à tout le monde... Et, après la lecture des textes conclusifs de chaque table, en fin de rencontre, un homme de la communauté, tout en s’excusant de n’avoir pas pu participer aux tables, demande la parole pour dire : « La femme est le pilier de la maison, de la famille. Et si elle ne participe pas aux assemblées, l’homme parle avec elle quand il en revient et elle lui donne son avis. » De fait, j’ai remarqué et je crois que les hommes sont très attachés à ce que pensent leurs femmes ici. Je constate en même temps qu’aucune femme ne reprend la parole après cette intervention. Pas de polémique donc.

La question peut diviser et nous n’avons pas de conseils à donner. Les communautés doivent trouver la capacité de la résoudre. Si les hommes ne font pas l’effort de comprendre les besoins des femmes, auxquels de plus en plus aujourd’hui trouvent une réponse ou un soulagement dans les cultes évangélistes, s’ils ne les associent pas effectivement à leur lutte, ils risquent bien de devoir finalement se soumettre contre leur gré ou de voir exploser la cohésion de leur tissu social. Remettre en question des privilèges fait partie de la révolution nécessaire. Certains l’ont déjà compris.

Il faut aussi prendre en compte ce que disait Salvador au début de la discussion : « La division est notre faiblesse. » S’il faut défendre sa cohésion, indispensable à la survie de la communauté, il faut aussi la questionner parce que la division existe. Il est important de réaffirmer les valeurs de la communauté et de s’interroger à propos des facteurs qui entrent en jeu pour la diviser. Ils font partie de cette guerre à laquelle elle s’affronte. Dans ce contexte, il peut être intéressant d’écouter Marcos quand il dit : « Si nous perdons, nous gagnons. Et si nous gagnons aussi. (...) Parce que nous reconnaissons l’autre, l’homme, la femme, ce qui est autre, qui sur d’autres terres au Mexique et dans le monde, et sans être pareil à nous, souffre des mêmes douleurs, soutient des résistances semblables, lutte pour une identité multiple qui n’annule pas, ne soumette pas, ne conquière pas, et pour un monde sans armées. »

Allons-nous laisser le dernier mot au « Sub » zapatiste ? Non, car la parole va et vient et le débat reste ouvert, à bientôt...

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