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De la réflexion critique, individu-e-s et collectif/ve-s

Deuxième lettre à Luis Villoro dans l’échange sur Éthique et Politique

sous-commandant insurgé Marcos

jeudi 21 avril 2011

DE LA RÉFLEXION CRITIQUE, INDIVIDU-E-S ET COLLECTIF/VE-S

(Deuxième lettre à Luis Villoro dans l’échange sur Éthique et Politique)

Avril 2011

« Si au ciel c’est l’unanimité, trouvez-moi un endroit écarté en enfer »
(Sup Marcos, Instructions pour ma mort II)

I. LA PROSE DE LA TÊTE DE MORT

Don Luis,

Santé et salutations, maître. Nous espérons vraiment que votre santé s’est améliorée et que la parole sera comme ces remèdes maison qui soulagent sans que personne ne sache comment.

Au moment où je commence ces lignes, la douleur et la rage de Javier Sicilia (lointain par la distance, mais proche par les idéaux depuis belle lurette) se font écho qui se répercute sur nos montagnes. Il faut s’attendre, et on l’espère, à ce que sa légendaire ténacité, de même qu’elle convoque à présent notre parole et notre action, parvienne à regrouper les rages et les douleurs qui se multiplient sur les sols mexicains.

De don Javier Sicilia, nous nous rappelons les critiques irréductibles mais fraternelles au système d’éducation autonome dans les communautés indigènes zapatistes, et son entêtement à rappeler périodiquement, à la fin de sa colonne hebdomadaire dans la revue mexicaine Proceso, que les Accords de San Andrés sont toujours en attente d’application.

La tragédie collective d’une guerre insensée, concrétisée dans la tragédie privée qui l’a blessé, a placé don Javier dans une situation difficile et délicate. Nombreuses sont les douleurs qui espèrent trouver un écho et du volume dans ses demandes de justice, nombreuses les inquiétudes qui espèrent que sa voix agglomère, sans les diriger, les voix d’indignation ignorées.

Et il se trouve aussi qu’autour de sa stature magnifiée par la douleur digne, guettent les vautours charognards de la politique d’en haut, pour qui une mort ne vaut que si elle ajoute ou retranche à leurs projets individuels et de groupuscules, même s’ils se cachent derrière une représentativité.

Un nouvel assassinat devient visible ? Eh bien alors il faut regarder comment cela affecte la puérile comptabilité électorale. Pour là-haut, les morts importent s’ils peuvent avoir une incidence sur l’agenda électoral. Si on ne peut pas les capitaliser dans les sondages et les tendances de préférences électorales, alors ils retournent à ce lugubre compte où les morts n’ont plus d’importance, même s’ils sont des dizaines de milliers, parce qu’ils redeviennent une affaire individuelle.

J’ignore, au moment d’écrire ces mots, les pas que suit cette douleur qui convoque. Mais sa demande de justice et toutes celles qui se synthétisent en elle méritent notre respect et notre soutien, malgré notre peu d’être et nos grandes limitations.

Dans le va-et-vient des nouvelles sur cette affaire, on rappelle que don Javier Sicilia est poète. C’est peut-être de là que lui vient sa persistante dignité.

Dans son style très particulier pour voir et expliquer le monde, le Vieil Antonio, cet indigène qui a été notre maître et notre guide à tous, disait qu’il y avait des personnes qui étaient capables de voir des réalités qui n’existaient pas encore et qui, comme les mots pour décrire ces réalités n’existaient pas non plus, devaient travailler avec les mots déjà existants et les accommoder d’une façon étrange, partie chant et partie prophétie.

Le Vieil Antonio parlait de la poésie et de ceux qui la font (et j’ajouterais ceux qui la traduisent, parce que les traducteurs et traductrices de la poésie qui parle des langues lointaines doivent aussi être pas qu’un peu des faiseurs et faiseuses de poésie).

Les poètes, les poétesses, ils voient plus loin, ou ils voient d’une autre façon ? Je ne sais pas, mais en cherchant quelque chose qui, dit dans le passé, parlerait du présent qui nous fait mal et de l’avenir incertain, j’ai trouvé cet écrit de José Emilio Pacheco que m’a envoyé il y a longtemps un de mes frères aînés et qui tombe au petit poil pour que personne ne comprenne :

Prose de la Tête de Mort

Comme Ulysse, je m’appelle Personne. Comme le démon des Évangiles, mon nom est Légion. Je suis toi parce que tu es moi. Ou tu seras parce que j’ai été. Toi et moi. Nous deux. Vous, les autres, les innombrables vous qui se résolvent en moi.

(...)

Ensuite, sur le point de me transformer en lieu commun, j’ai été le symbole de la sagesse. Parce que le plus sage est aussi le plus évident. Comme personne ne veut le voir en face, il ne sera jamais superflu de le répéter : nous ne sommes pas citoyens de ce monde, mais des passagers en transit sur la terre prodigieuse et intolérable.

Si la chair est herbe et naît pour être fauchée, je suis à ton corps ce qu’est l’arbre à la prairie : pas invulnérable, pas non plus perdurable, mais matériel plus entêté et résistant.

Quand toi et tous ceux qui sont nés dans ce creux de temps qui t’a été laissé en prêt finirez de jouer votre rôle dans ce drame, cette farce, cette tragique et bouffe comédie, moi, je demeurerai de longues années : décharnée désincarnée.

Moue sereine, visage secret que tu refuses de voir (arrache-toi ce masque : tu trouveras en moi ton vrai visage), bien que tu le saches intime et tien et qu’il aille toujours avec toi.

Et il porte en lui, en de fugaces cellules qui à chaque instant meurent par millions, tout ce que tu es : ta pensée, ta mémoire, tes paroles, tes ambitions, tes désirs, tes peurs, tes regards qui à coups de lumière érigent l’apparence du monde, ton éloignement ou ta compréhension de ce que réellement nous appelons réalité.

Ce qui t’élève au-dessus de tes semblables oubliés, les animaux, et ce qui te situe en dessous d’eux : le signe de Caïn, la haine de ton espèce, ta capacité bicéphale de faire et de détruire, fourmi et ver à bois.

(...)

Parce que je vais avec vous partout. Toujours avec lui, avec elle, avec toi, attendant sans protester, espérant. Des armées de mes semblables s’est forgée l’histoire. De la pulvérisation de mes esquilles la terre est pétrie.

(...)

Ainsi - qui le croirait ? - moi, masque de la mort, je suis le plus profond de tes signes de vie, ta trace finale, ton ultime offrande d’ordure à la planète qui déborde de tant de morts. S’il est vrai que je ne perdurerai qu’un temps bref, il sera de toute façon bien supérieur à celui qui t’est concédé.

(...)

Toute beauté et toute intelligence reposent en moi, et tu me répudies. Tu me vois comme un signe de la peur des morts qui renâclent à l’être, ou de la mort pure et simple : ta mort. Parce que je ne peux me mettre à flot que par ton naufrage. Ce n’est que lorsque tu as touché le fond que j’apparais.

Mais à un certain âge je m’insinue dans les sillons qui me dessinent, dans les cheveux qui partagent ma blancheur usée. Moi, ton véritable visage, ton apparence ultime, ta face finale qui te rend Personne et te fait Légion, aujourd’hui je t’offre un miroir et je te dis : contemple-toi.

(José Emilio Pacheco, « Prosa de la Calavera », in Fin de siglo y otros poemas, México, Fondo de Cultura Económica / Secretaría de Educación Pública, Lecturas Mexicanas n° 44, 1984, pp. 114-117)

II. LA PERTINENCE DE LA RÉFLEXION CRITIQUE

« Quand l’hypocrisie commence à être de très mauvaise qualité,
c’est le moment de commencer à dire la vérité. »

Bertolt Brecht

La guerre d’en haut continue, et sa marche de destruction prétend aussi que nous commencions tous à accepter cette horreur quotidienne comme si c’était quelque chose de naturel, quelque chose d’impossible à changer. Comme si la confusion régnante était préméditée et cherchait à démocratiser une résignation qui immobilise, qui renonce, qui défait, qui capitule.

En des temps où s’organise la confusion et où s’exerce consciemment l’arbitraire, il est nécessaire de faire quelque chose.

Et l’un de ces quelque chose est d’essayer de désorganiser cette confusion par la réflexion critique.

Comme vous pourrez le voir dans les missives que je vous joins, don Luis, se sont associés à cet échange de réflexions sur l’éthique et la politique Carlos Antonio Aguirre Rojas, Raúl Zibechi, Sergio Rodríguez Lascano et Gustavo Esteva. Nous espérons que d’autres pensées vont se joindre à cet espace.

Je voudrais aborder dans cette deuxième de nos lettres quelques-uns des points que vous traitez dans votre réponse, et que, directement ou indirectement, signalent aussi nos correspondants qui lancent leurs idées depuis Mexico, Oaxaca ou l’Uruguay.

Tous abordent, avec leurs particularités, c’est-à-dire dans leur calendrier et leur géographie propres, cette question de la réflexion critique. Je suis sûr qu’aucun d’entre nous (vous, eux, nous) ne prétend établir des vérités inamovibles. Notre propos est de lancer des pierres, bon, des idées, dans l’étang apparemment tranquille de la besogne théorique actuelle.

L’image de la pierre que j’utilise va au-delà de la rhétorique d’une surface momentanément agitée par la pierre en question. Il s’agit d’arriver au fond. De ne pas se contenter de l’évident, mais de traverser avec irrévérence l’étang étanche des idées et d’arriver au fond, en bas.

À l’époque actuelle, la réflexion critique est apparemment en stagnation. Et je dis apparemment si on s’en tient à ce que, dans les médias imprimés et électroniques, on présente comme réflexion théorique. Et il ne s’agit pas seulement du fait que l’urgent ait remplacé l’important, dans ce cas, que les temps électoraux aient remplacé la destruction du tissu social.

On dit, par exemple, que l’année qui nous occupe, 2011, est une année électorale. Bon, toutes les années précédentes l’ont été aussi. Et même, la seule date qui n’est pas électorale dans le calendrier d’en haut est... le jour des élections.

Mais on voit déjà que l’immédiateté peut difficilement différencier ce qui s’est passé hier de ce qui s’est passé il y a dix-sept ans.

Sauf les « gênantes » interruptions des catastrophes naturelles et humaines (car les crimes quotidiens de cette guerre sont une catastrophe), les théoriciens d’en haut, ou les penseurs de l’immédiat, reviennent encore et encore sur le thème électoral... ou se livrent à des acrobaties pour lier toute chose au thème électoral.

La malthéorie est comme la malbouffe, elle ne nourrit pas, elle ne fait que distraire. Et c’est bien de cela qu’il semble s’agir si on s’en tient à ce qui paraît dans la grande majorité des journaux et revues, ainsi que sur les pages des « spécialistes » des médias électroniques de notre pays.

Quand ces débitants de malthéorie regardent vers d’autres parties du monde et déduisent que les mobilisations qui renversent les gouvernements sont le produit de téléphones portables et de réseaux Internet, et non de l’organisation, de la capacité de mobilisation et du pouvoir de rassembler, ils expriment, en plus d’une ignorance crasse, le désir inavoué d’obtenir, sans effort, leur place dans « L’HISTOIRE ». « Twitte et tu gagneras les cieux » est leur credo moderne.

Et, comme des « produits miracle », ces zélateurs de l’Alzheimer théorique et politique promeuvent des solutions faciles au chaos social actuel.

Il ne vient à l’idée de personne que, comme le présente la publicité, si vous utilisez telle lotion pour homme ou tel parfum pour dame, vous allez vous retrouver instantanément en France, au pied de la tour Eiffel, ou dans les bars branchés du Londres d’en haut.

Mais, à l’instar des produits miracle qui promettent de perdre du poids sans faire d’exercice et en se goinfrant de nourriture, et il y a des gens pour le croire, il y en a aussi pour croire qu’on peut avoir la liberté, la justice et la démocratie rien qu’en cochant un bulletin en faveur de la permanence du Parti d’action nationale, de l’arrivée du Parti de la révolution démocratique, ou du retour du Parti révolutionnaire institutionnel.

Quand ces gens-là affirment qu’il n’y a qu’une alternative, la voie électorale ou la voie armée, ils ne démontrent pas seulement leur manque d’imagination et de connaissance de l’histoire nationale et mondiale. Aussi, et surtout, ils recommencent à tisser le piège qui a servi d’argument pour l’intolérance et l’exigence d’une unanimité fasciste et rétrograde pour l’un ou l’autre côté du spectre politique.

« Brillante » analyse, que celle qui se pose l’urgence des définitions... face à des options qu’imposent ceux d’en haut.

Mais Gustavo Esteva alerte très bien sur les fausses options dans son texte, et je crois qu’il y a là un sujet particulier pour cet échange à distance.

Au lieu d’essayer d’imposer leurs faibles axiomes, ils pourraient opter pour débattre, pour argumenter, pour tâcher de convaincre. Mais non. Il s’agissait et il s’agit d’imposer.

Je crois sincèrement que ça ne les intéresse pas de débattre sérieusement. Et pas seulement parce qu’ils n’ont pas d’arguments de poids (jusqu’à présent, tout n’est qu’une liste de bonnes intentions et de naïvetés qui confinent au pathétique, où le Parti d’action nationale démontre que le « mode Fox » n’est pas un cas isolé mais toute une école de dirigeants de ce parti, où le Parti révolutionnaire institutionnel prêche l’autisme face à sa propre histoire, où le bigarré de l’autoproclamée gauche institutionnelle prétend convaincre avec des slogans à défaut d’arguments), mais parce qu’il ne s’agit pas de changer quoi que ce soit sur le fond.

C’en est même comique de voir comment ils jonglent pour enchanter les masses (oui, ils les méprisent, mais ils ont besoin d’elles), et en même temps comment ils courtisent sans rougir le pouvoir économique.

Ce dont il s’agit pour eux, c’est précisément de manœuvrer dans l’étroite marge des décombres de l’État national au Mexique pour essayer d’exorciser une crise qui, lorsqu’elle éclatera, les balaiera aussi, eux, la classe politique dans son ensemble. En somme : pour eux, c’est une question de survie individuelle.

La vocation de mouchards, de délateurs et de gendarmes va bien à ce rebut théorique qui a encouragé l’hystérie intellectuelle et artistique, d’abord contre le mouvement étudiant de 1999-2000 et son Conseil général de grève, et ensuite contre quiconque n’accepterait pas les directives de cette clique de policiers de la pensée et de l’action.

Il s’agit d’établir une différenciation qui est plutôt un exorcisme : il y a eux, les gens chic, c’est-à-dire les civilisés, et il y a les autres, les barbares.

Dans leur frêle échafaudage théorique il y a d’un côté (en haut), les individu-e-s brillant-e-s, savant-e-s, mesuré-e-s, prudent-e-s ; et de l’autre (en bas) il y a la masse obscure, ignorante, emportée et provocatrice.

Du côté de là-bas : les prudents et mûrs usurpateurs de la représentativité des majorités.

Du côté d’ici : les minorités violentes qui ne représentent qu’elles-mêmes.

*

Mais supposons que ça les intéresse de débattre et de convaincre.

Discutons, par exemple, les conséquences réelles du projet transexennal d’Action nationale de changer une strophe connue de l’hymne national mexicain et de mettre à sa place « Pense, ô Patrie chérie, que le ciel t’a donné en chaque fils une victime collatérale », et face à cela, aucun des autres partis n’a proposé une alternative claire et nette.

Ou bien les supposées bontés du retour du Révolutionnaire institutionnel, et la consécutive approbation de toute une culture de corruption et de crime, qui a imprégné l’ensemble de la classe politique du Mexique.

Ou bien les possibilités réelles du projet de faire tourner la roue de l’histoire à l’envers et de revenir à l’État bienfaiteur, qui est la proposition de la chétive encore coalition d’opposition.

Tous, outre qu’ils détestent la réflexion théorique (celle qui n’est pas une autocomplaisance d’adolescent, bien sûr), se proposent l’impossible : maintenir, sauver ou régénérer les décombres d’un État national qui a accouché et engraissé le système des partis d’État. Celui qui a trouvé dans le Parti révolutionnaire institutionnel son meilleur miroir, en face duquel aujourd’hui toute la classe politique d’en haut s’applique à se pomponner.

Ou alors, ils ne se sont pas rendu compte à quel point les bases de l’État sont détruites ? Comment maintenir, sauver ou régénérer un cadavre ? Et même ainsi, il y a longtemps que la classe politique et les analystes qui vont avec s’efforcent en vain d’embaumer les ruines.

Mais bien entendu l’ignorance n’est pas condamnable. À moins, bien sûr, qu’elle ne se déguise en sagesse.

Il n’est pas possible, disons-nous, de chercher un quelconque type de solution au désastre de l’État national sans toucher au système responsable de cette ruine et du cauchemar qui peuple tout le pays.

Il y a des solutions, disons-nous, mais elles ne peuvent naître que d’en bas, d’une proposition radicale qui n’attend pas un conseil de sages pour se légitimer, mais qui se vit déjà, c’est-à-dire qui se lutte dans plusieurs coins de notre pays. Et qui n’est pas, par conséquent, une proposition unanime dans sa forme, dans sa modalité, dans son calendrier, dans sa géographie. C’est-à-dire qu’elle est plurielle, inclusive, participative. Rien à voir avec les unanimités que prétendent imposer les bleus, les jaunes, les rouges, les verts, les roses, et les comparses qui les accompagnent.

Mais nous, nous reconnaissons que nous pouvons être dans l’erreur. Qu’il est possible, c’est une supposition, que la destruction perpétrée laisse encore une marge de manœuvre pour refaire à partir d’en haut le tissu social.

Mais au lieu d’encourager un débat sérieux et profond, on nous demande de revenir au silence et, encore une fois, on nous pousse à soutenir nos persécuteurs, ceux qui, par exemple, abritent de leurs paroles ou de leur silence des personnes comme Juan José Sabines Guerrero, qui depuis le gouvernement du Chiapas poursuit et réprime ceux qui ne s’unissent pas au flagorneur chœur de louanges à ses mensonges faits gouvernement, celui qui poursuit les défenseurs des droits humains sur la Côte et dans les Hauts du Chiapas, et les indigènes de San Sebastián Bachajón qui refusent de prostituer leur terre, celui qui encourage l’action de groupes paramilitaires contre les communautés indigènes zapatistes.

Parce que ceux qui connaissent vraiment ce qui est en train de se faire et de se défaire au Chiapas et qui n’ont pas peur ont récrit le slogan de Sabines, et à présent ils l’appellent « Défaits, pas des paroles ». Sabines Guerrero est ce qui représente le mieux la classe politique putréfiée du Mexique : il a le soutien du PAN, du PRI, du PRD et du mouvement d’AMLO (Andrés Manuel López Obrador) ; il est généreux avec les médias pour qu’ils disent ce qui lui convient et taisent ce qui ne lui convient pas ; il maintient une apparence, et personne ne semble se soucier que ce ne soit que cela, une apparence prête à voler en éclats à n’importe quel moment ; et il gouverne comme le ferait le contremaître appliqué d’une hacienda du temps de Porfirio Dίaz.

Et on exige encore de nous de « faire des apports critiques constructifs » à un mouvement dirigé et conduit pour répéter, avec d’autres noms, la même histoire d’oppression.

Quand vont-ils comprendre qu’il existe des individus, des groupes, des collectifs, des organisations, des mouvements que cela n’intéresse pas de changer ce qui est en haut ni de rénover (c’est-à-dire de recycler) une classe politique qui n’est qu’un parasite ?

Nous, nous ne voulons pas changer de tyrans, de propriétaires, de maîtres ou de sauveurs suprêmes, mais n’en plus avoir aucun.

Toutefois, s’il y a bien quelque chose dont on peut être reconnaissant à ce qui s’est passé là-haut, c’est que cela a dévoilé une fois de plus la pauvreté théorique et l’évidente faiblesse stratégique de ceux qui se proposaient, et se proposent, de maintenir, de relever ou de recycler ceux d’en haut pour exorciser la rébellion de ceux d’en bas.

Je crois sincèrement qu’une réflexion critique profonde devrait tâcher de détourner le regard de l’hypnotique carrousel de la classe politique et voir d’autres réalités.

Qu’ont-ils à perdre ? En tout cas, ils auront plus d’arguments pour s’auto-ériger en « unique alternative possible ». Après tout, les autres sont siiiii petit-e-s et (pouah !) siiiii radicaux/les.

Quoique, peut-être, ils parviendront à voir...

Que l’héroïque effort de collectifs anarchistes et libertaires pour se soustraire à la logique du marché capitaliste est l’effet et la cause d’une pensée radicale. Et que l’avenir parie principalement sur les pensées radicales. Alors ils feraient bien de regarder avec respect cette façon bigarrée d’avoir une identité propre : les piercings, les tatouages, les clous, les tignasses multicolores et toute la panoplie qui les révulse tant.

Ou bien la lutte des organisations sociales de gauche indépendante, qui, optent pour organiser les chauffeurs, les mini-micro-nano commerçants et les habitantes des quartiers populaires (à chacun-e ses mérites, là aussi les femmes sont majoritaires), au lieu d’organiser les automobilistes, les chambres de commerce et les associations de quartiers VIP, et qui peuvent rendre compte de changements importants dans leurs conditions de vie. Et pas par la voie de l’assistancialisme électoral déguisé en gestion, mais par l’organisation du collectif avec des projets immédiats, médiats et à long terme. Ce n’est pas pour rien qu’elles demeurent indépendantes et c’est ainsi qu’elles résistent.

Ou bien la légendaire résistance des peuples originaires. Si quelqu’un s’y connaît en douleur et en lutte, c’est bien eux.

Ou bien la digne rage des mères et des pères d’assassiné-e-s, de disparu-e-s, de prisonnier-e-s. Parce qu’ils feraient bien de se souvenir que dans ce pays il ne se passe rien... jusqu’à ce que les femmes décident que cela se passe.

Ou bien l’indignation quotidienne d’ouvrier-e-s, d’employé-e-s, de paysan-ne-s, d’indigènes, de jeunes face au cynisme des politiques sans distinction de couleur.

Ou bien la lutte acharnée des travailleurs/euses du Syndicat mexicain des électriciens, malgré le fait qu’ils aient contre eux une gigantesque campagne médiatique, la répression, la prison, les menaces et le harcèlement.

Ou bien la lutte persistante pour la liberté des prisonnier-e-s politiques et la présentation en vie des disparu-e-s.

Ou pas ? La démocratie qu’ils veulent n’est-elle qu’une amnésie administrée selon leur convenance ? On décide quoi voir et on choisit ainsi quoi oublier ?

III. L’INDIVIDU CONTRE LE COLLECTIF ?

Dans votre missive, don Luis, vous abordez le thème de l’individu et du collectif. Une vieille discussion d’en haut les oppose et se sert de cela pour faire l’apologie d’un système, le système capitaliste, face aux alternatives qui surgissent en face de lui comme résistance.

Le collectif, nous dit-on, efface l’individualité, la subjugue. Et alors, en un saut théorique grossier, on en vient à chanter les louanges du système où, on le répète, n’importe quel individu peut arriver à être ce qu’il veut, bon ou mauvais, parce que existe la garantie de liberté.

Il me vient que cette histoire de « liberté » est quelque chose sur quoi il faudrait se pencher plus à fond, mais peut-être à une autre occasion, pour l’instant revenons à l’individu... ou individue, selon le cas ou la case.

Le système chante les louanges de l’individu d’en haut ou de celui d’en bas.

De celui d’en haut parce que, en mettant en relief son individualité bonne ou mauvaise, efficiente ou déficiente, brillante ou obscure, il escamote la responsabilité d’une forme d’organisation de la société. Ainsi nous nous trouvons avec des individus gouvernants mauvais... ou plus mauvais (pardon, je n’en ai trouvé aucun qui me permette d’écrire « ou bons »), des individus du pouvoir économique du même tonneau, etc.

Si l’individu d’en haut est pervers, véreux, cruel et buté (je sais, on croirait que je suis en train de dresser le portrait de Felipe Calderón Hinojosa), alors ce qu’il y a à faire, c’est enlever cet individu mauvais et mettre à sa place un bon individu. Et s’il n’y a pas de bons individus, alors mettre le moins mauvais (je sais, on croirait que je suis en train de répéter un slogan électoral d’il y a cinq ans qui ne va pas tarder à être recyclé).

Le système, c’est-à-dire la forme d’organisation sociale, reste intact. Ou sujet à des variations permises. C’est-à-dire qu’on peut faire quelques changements tant que ne change pas le fondamental, à savoir qu’il y en a quelques-uns qui sont en haut, beaucoup qui sont en bas, et que ceux qui sont en haut le sont aux dépens de ceux qui sont en bas.

Et l’individu d’en bas, on l’admire et on l’applaudit, parce que la rébellion individuelle n’est pas capable de mettre en sérieux danger le fonctionnement de cette forme d’organisation sociale. Ou on l’attaque et on le ridiculise, parce que l’individu est vulnérable.

Qu’on me permette alors un arbitraire rhétorique : disons que les aspirations fondamentales de tout être humain sont la vie, la liberté, la vérité. Et que, peut-être, on peut parler de graduation : une vie meilleure, plus de liberté, une plus grande connaissance.

Est-il possible que l’individu puisse atteindre la plénitude de ces aspirations et leurs respectives graduations dans un collectif ? Nous, nous croyons que oui. En tout cas, nous sommes sûrs qu’il ne peut les atteindre sans le collectif.

« Où, avec qui, contre quoi ? » Voilà, disons-nous, quelles sont les questions dont la réponse définit la place de l’individu et du collectif dans une société, dans un calendrier et une géographie précis. Et pas seulement. Elles définissent aussi la pertinence de la réflexion critique.

J’ai dit auparavant que ces réflexions collectives ne cherchent pas à atteindre la vérité générale, mais qu’elles essaient de s’éloigner du mensonge unanime qu’on tente de nous imposer d’en haut.

*

Et seulement quelques mots sur des efforts qui à présent paraissent ceux d’individus solitaires.

À ceux qui critiquent les différentes initiatives qui, encore dispersées, surgissent de la douleur sociale, il faudrait leur rappeler qu’en jugeant et condamnant qui fait quelque chose, ils absolvent ceux qui ne font rien.

Parce que en finir avec l’arbitraire, désorganiser la confusion, arrêter la guerre, sont des tâches collectives.

IV. CE QUI VA SE PASSER

Le monde tel que nous le connaissons aujourd’hui sera détruit. Déconcertés et mal en point, ils ne pourront rien répondre à leurs proches quand ceux-ci leur demanderont « Pourquoi ? ».

Il y aura d’abord des mobilisations spontanées, violentes et fugaces. Ensuite un reflux qui leur permettra de respirer tranquilles (« ouf ! C’est fini, mon bon »). Mais après viendront de nouveaux soulèvements, organisés, cette fois, parce que y participeront des collectifs avec une identité.

Alors ils verront que les ponts qu’ils ont détruits, en croyant qu’ils avaient été bâtis pour aider les barbares, non seulement seront impossibles à reconstruire, mais ils se rendront compte aussi que ces ponts servaient à recevoir de l’aide.

Et ils et elles diront que viendra une époque d’obscurantisme, mais ce ne sera que de la rancœur pure et simple, car la lumière qu’ils prétendaient détenir et administrer ne servira absolument à rien à ces collectifs qui se sont faits de leur propre lumière et qui, avec elle et en elle, vont et iront.

Le monde ne sera plus le même monde. Il ne sera même pas meilleur. Mais il se sera donné une nouvelle chance d’être le lieu où la paix soit possible à construire avec du travail et de la dignité, et non celui d’un permanent contre-courant au milieu d’un cauchemar sans fin.

Alors, puisqu’on parlait de poésie, dans un graffiti sur un mur détruit on lira ces paroles de Bertolt Brecht :

Vous qui surgirez du torrent
où nous nous sommes noyés,
songez,
quand vous parlez de nos faiblesses,
à la sombre époque
dont vous êtes sortis !

Nous traversions les luttes de classes,
changeant de pays plus souvent que de souliers,
désespérés que la révolte
ne mît pas fin à l’injustice.

Nous le savons bien :
la haine de la misère
creuse des rides.
La colère contre l’injustice
rend la voix rauque. Ô nous
qui voulions préparer le terrain de l’amitié,
nous ne sûmes pas devenir des amis !
Mais vous, quand l’heure viendra
où l’homme aide l’homme,
pensez à nous
avec indulgence.
 [1]

Bon, don Luis. Santé, et que l’immobilité ne triomphe pas à nouveau.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain,
sous-commandant insurgé Marcos

Mexique, avril 2011.

P-S : Sur le point de terminer cette lettre, voilà qu’encore une fois la mort est arrivée de son pas imprévu sur un chemin ami. Felipe Toussaint Loera, un chrétien de ceux qui croient en la nécessité de la justice terrestre, s’en est allé un soir de ce chaud mois d’avril. Felipe et d’autres comme lui sont de ceux dont nous parlions dans des textes récents. Il a été et il est partie prenante d’une génération d’hommes et de femmes qui ont été du côté des indigènes quand ils n’étaient pas encore à la mode, et aussi quand ils ont cessé de l’être. Je me souviens de lui lors d’une des réunions préparatoires de La Otra Campaña, en 2005, ratifiant sa persévérance à inscrire son histoire individuelle dans l’histoire d’un collectif renaissant encore et encore. Saluons sa vie, parce que en elle, aux questions « où ? avec qui ? contre quoi ? », Felipe s’était répondu : « en bas, avec les indigènes qui luttent, contre le système qui les exploite, les dépouille, les réprime et les méprise ». Toutes les morts d’en bas font mal, mais il y en a qui font mal de plus près. Celle de Felipe est comme si quelque chose de bien à nous nous manquait.

Source : Enlace Zapatista
Traduit par el Viejo.

Notes

[1] « Aux jeunes », in Bertolt Brecht, Chansons et poèmes, traduction d’Alain Bosquet, Seghers, Paris, 1952, p. 55.

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