Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Oaxaca

Cinquante millions contre les Triquis de Copala

Jean-Pierre Petit-Gras

lundi 8 août 2011

Mexique : cinquante millions contre les Triquis de Copala

Ils s’appelaient José Luis Ramírez Hernandez, Francisco Ramírez Merino et Alvaro Jacinto Cruz. Dimanche 7 août, sur le zocalo de la ville d’Oaxaca, des dizaines de touristes longent, indifférents, leurs trois cercueils alignés devant l’entrée du palais du gouverneur. Tout autour, portant leurs longues tuniques comme autant de taches de sang, les femmes triquis veillent leurs hommes. Une poignée d’hommes et femmes de la ville, militants de groupes locaux et de l’Autre Campagne, les accompagnent. Pancartes, tracts, prises de parole. Derrière chacun des cercueils, la veuve ou l’un des orphelins [1] se tient, digne, silencieux. Mais le désespoir se lit sur les visages.

Vendredi soir, les assassins attendaient José Luis, Francisco et Alvaro, originaires de la communauté d’Agua Fría et membres du Municipio Autónomo de San Juan Copala. Ils les ont froidement abattus, d’une balle dans la tête.

Celui-ci avait été proclamé en janvier 2007 par des centaines d’Indiens triquis, las de la violence, de l’exploitation et la corruption exercées par les représentants de l’État et des partis politiques. Se déclarer autonomes signifiait chasser les caciques à la solde des autorités régionales, les policiers véreux, et tenter de reconstruire ensemble les écoles, les maisons de santé, l’ensemble des éléments de la vie commune. Les indiens savent parfaitement faire tout cela. Le gouverneur de l’État de l’époque, Ulises Ruiz Ortiz, ne leur en a pas laissé l’occasion.

En trois ans et demi, vingt-quatre membres du municipio autonome ont été assassinés [2] par les paramilitaires. C’est qu’au Mexique le pouvoir ne tue directement que s’il y est obligé. Il préfère envoyer des tueurs, plus discrets et moins compromettants aux yeux de l’opinion internationale.

Depuis presque un an, les habitants de San Juan ont été chassés de leurs maisons. Le bourg est occupé par leurs assassins, des paramilitaires du MULT et de l’Ubisort, affiliés au PUP (Parti d’unité populaire) et au PRI (Parti révolutionnaire institutionnel). Dans sa propagande, le MULT-PUP parle de socialisme et d’Emiliano Zapata, dénonce le "pouvoir criminel", notamment après la mort, il y a quatre mois, de son principal dirigeant (tué dans une voiture officielle, alors que des policiers du gouverneur l’escortaient)... Le PRI, quant à lui, est toujours membre de l’Internationale socialiste, comme son rival le PRD, lui aussi coutumier des pratiques mafieuses et du recours aux tueurs à gages.

Samedi matin, la police a intercepté le convoi funèbre, pour tenter d’empêcher toute protestation devant le palais du gouverneur. Celui-ci, Gabino Cué Monteagudo, est arrivé au pouvoir avec un discours de paix et de renouveau. La coalition qui l’a soutenu allait de l’extrême droite (le PAN, Parti d’action nationale) à la gauche (PRD, et même, en sous-main, l’"extrême gauche" du FPR et du PUP).

Gabino Cué vient d’allouer cinquante millions de pesos au PUP. Les paramilitaires coûtent cher. Mais la "paix sociale" n’a pas de prix. Surtout si l’on songe que les montagnes triquis abriteraient des gisements de métaux rares, de ceux dont l’industrie électronique et informatique ont tant besoin.

Dimanche, les femmes triquis du municipio autonome ont déjoué les barrages du gouverneur et rendu publiquement hommage à leurs morts. Malgré les touristes qui ne voulaient rien voir. Malgré le ministre local de la santé, craignant que l’exposition des cadavres ne "représente un risque" pour la santé. Malgré les policiers en civil, venus filmer les sympathisants présents au rassemblement. Et, de la foule qui peu à peu s’est massée devant le palais, des hommes et des femmes venaient se recueillir un instant, et laisser une pièce ou un billet, pour participer aux obsèques.

Vers 13 h 30, la police est venue déloger violemment les femmes triquis. Une enfant de six ans, sa grand-mère et six autres personnes ont été blessées.

Tout n’est pas désespérant cependant, dans la terrible saignée qui, sous prétexte de "guerre contre le narco", ravage le Mexique. Dans La Jornada du 7 août, la journaliste Gloria Muñoz recense un accroissement des cas où les populations indigènes et rurales décident d’organiser leur autodéfense. Dans ces régions- là, qu’il s’agisse des communautés zapatistes du Chiapas ou, par exemple, des 65 villages de la Costa Chica et de la Montaña du Guerrero, ou encore à Cherán, dans le Michoacán, la violence et la délinquance ont quasiment disparu.

En juin dernier, la Caravane pour la paix, la justice et la dignité avait, en traversant tout le centre et le nord du pays, montré l’énorme potentiel d’indignation et de résistance du peuple mexicain. Les embrassades entre son porte-parole, Javier Sicilia, et le président Calderon, avaient brutalement coupé l’élan qui se dessinait. Mais les jeux ne sont pas encore faits. C’est peut-être pour cela que l’on apprend, aujourd’hui 8 août, que des "conseillers spéciaux" US opèrent depuis une base militaire mexicaine du nord du pays, employant les "mêmes modèles qu’en Afghanistan [3]".

Revenons à San Juan Copala. On peut soutenir le Municipio Autónomo. Sur le site Internet ouvert par ses membres, on trouve les coordonnées d’un compte bancaire :
Banamex : 8107536, sucursal 100,
a nombre de Víctor Castillo Pérez.
Para depósito internacional :
Clabe interbancaria 00218001008001075360

Le dernier chiffre est à utiliser pour un virement international. Même si l’on n’arrivera pas aux cinquante millions alloués par Gabino Cué aux paramilitaires, tout apport est le bienvenu.

Le 8 août 2011,
Jean-Pierre Petit-Gras

Notes

[1] Les trois hommes avaient respectivement trente-neuf, trente-sept et vingt et un ans. Ils laissent onze orphelins. En 2007, les paramilitaires avaient déjà tenté de tuer José Luis. Ne pouvant l’atteindre, ils avaient abattu son fils de six ans.

[2] Parmi ces victimes, rappelons l’activiste des droits humains Bety Cariño et le jeune observateur finlandais Jyri Jaakkola.

[3] L’information a fait l’objet d’un reportage dans le New York Times, repris par le quotidien mexicain La Jornada.

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