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Narcotrafiquants, mercenaires et militaires au Mexique Chiens de guerre

Carlos Fazio

mercredi 28 septembre 2011

NARCOTRAFIQUANTS, MERCENAIRES ET MILITAIRES AU MEXIQUE CHIENS DE GUERRE

Le massacre du casino Royale, à Monterrey, fin août, a été mis à profit
par le président Felipe Calderón pour renforcer encore plus sa stratégie
de militarisation du pays, stratégie qui a coûté la vie à 50 000 personnes
en moins de cinq ans.

Avec une précision militaire, le 25 août dernier, l’après-midi et en
seulement deux minutes et demie, un commando a volontairement incendié le
casino Royale, dans la ville de Monterrey au nord du pays, provocant la
mort de 52 personnes dont une majorité de femmes. Presque immédiatement,
l’image télévisée de cette action de gang, propre à une économie mafieuse
qui utilise la « protection par extorsion » et la violence régulatrice
afin de discipliner les marchés de l’illégalité, a fait le tour du monde.
Quelques heures plus tard, Felipe Calderón décrivait cet événement sur son
compte Twitter, comme « un acte aberrant de terreur et de barbarie ». Le
jour suivant, après une réunion du Cabinet de Sécurité nationale, avec un
discours si bien structuré qu’il paressait avoir été préparé à l’avance,
Calderón affirmait : « Nous ne devons ni confondre, ni nous tromper :
c’était un acte terroriste (...) perpétré par des tueurs incendiaires et des
vrais terroristes ». Ensuite il a demandé d’accélérer l’approbation de la
proposition de loi sur la sécurité nationale et le commandement unique de
la police, qui est actuellement gelée par le Congrès, et il a appelé à « 
l’unité nationale » et à ce que tous « les mexicains de bien » se rangent
derrière sa croisade contre la criminalité. Dans le cadre de ce que Denis
Muzet a qualifié « d’hyper-présidence » - faisant allusion à la manière
médiatique de gouverner, assaisonnée à l’occasion, par une campagne
d’intoxication propagandiste axée sur la sécurité - , on ne peut guère
penser qu’il s’agissait d’un usage naïf ou erratique des mots. D’autant
plus que le discours a dû être
consulté par les chefs militaires de la « guerre » de Calderón, réunis en
urgence suite à l’événement. C’est à partir de là qu’a été décrétée
l’escalade de la confrontation : il a été décidé de déployer 3 000 agents
fédéraux de plus à Monterrey, ce qui a augmenté la
militarisation de cette ville en y instaurant un état de siège virtuel. Le
samedi 27, les unes des journaux ont repris sans ambages la consigne
présidentielle : “Terrorisme”. Même l’hebdomadaire Le Proceso a parlé de
“narco- terrorisme”, selon la matrice d’opinion semée par le Pentagone et
Hillary Clinton quelque temps auparavant. Et le lundi 29, le Conseil
Coordinateur Patronal - le Saint des Saints des capitaines de l’industrie - a renforcé l’appel à “l’unité” au nom du « Mexique », comme à l’habitude
des maîtres du pays.

TERRORISME ÉTATIQUE.

Il faut dire clairement que le terrorisme est l’usage calculé et
systématique de la terreur pour provoquer la peur et intimider une société
ou une communauté. C’est un type spécifique de violence. En tant que
tactique, c’est une forme de violence politique contre les civils et
autres cibles non-combattantes, perpétrée par des organisations
non-gouvernementales, des groupes privés (par exemple, des guardias
blancas
, des mercenaires à la solde des compagnies transnationales) ou des
agents clandestins qui peuvent même être de l’État ou para-étatiques. La « 
cible-instrument » (victimes qui n’ont rien à voir avec le conflit qui
est la cause de l’acte terroriste) est utilisée pour diffuser la peur,
exercer la répression ou manipuler une audience ou une cible primaire à
travers l’effet multiplicateur des médias.

Le terme terrorisme peut aussi recouvrir une catégorie importante de faits
réalisés ou encouragés de manière directe ou indirecte par l’État, ou
implicitement autorisés par l’État avec le but d’imposer l’obéissance et,
ou d’avoir une collaboration active de la population. Chargé de
connotations négatives et péjoratives, le terme terrorisme est toujours
employé pour désigner le terrorisme de l’autre, alors que le sien est
caché par des euphémismes.

L’action du commando qui a incendié le casino Royale a généré de la peur
et de la déstabilisation. En apparence, le mobile politique n’a pas fait
partie de la trame.

Cependant, dans une année pré-électorale, cette action a vite été
capitalisée par Felipe Calderón, en donnant un tour de vis supplémentaire
à la militarisation du pays. Dans cette conjoncture, la distance que prend
Héctor Aguilar Camín, un des soutiens idéologiques et argumentaires de la
militarisation du pays, interpelle. Il écrit : « Escalader verbalement le
conflit jusqu’aux cimes incendiaires du terrorisme est une façon de faire
du terrorisme avec les mots ».

Sans tomber dans des théories conspirationnistes, en l’ajoutant à une
série d’actions déstabilisatrices (la « séquestration » des employés des
sondages privés Parametría et Mitofsky et des pages jaunes de l’agence
téléphonique du Mexique au Michoacan, l’explosion d’une lettre piégée à
l’Institut technologique de Monterrey, la fusillade fantôme dans le stade
de foot Corona), on ne peut pas écarter dans le cas du casino, l’hypothèse
de l’agent provocateur et de l’opération de déstabilisation sous fausse
bannière [1].

L’INTERVENTION CONTINUE.

Les États-Unis ont été les promoteurs principaux de la matrice d’opinion
concernant l’existence du « narco-terrorisme » au Mexique et, comme cela a
été
révélé à deux occasions par le New York Times au mois d’août, des agents
clandestins de l’Agence centrale d’intelligence (CIA), du Bureau fédéral
d’investigation (FBI), de l’Agence anti-drogues (DEA) et du Pentagone,
accompagnés de mercenaires engagés sous couvert de « prestataires privés
 », sont en train d’utiliser les « leçons » apprises en Afghanistan sur le
territoire mexicain, à la marge de la Constitution et au détriment de la
souveraineté nationale.
Selon la version du New York Times daté du 7 août, une équipe de 24 agents
de la CIA, de la DEA et de militaires « retraités » du Commandement Nord
du Pentagone, seraient en train de diriger des missions d’espionnage,
depuis un « centre de fusion » bi-national, installé dans une base
militaire de la région nord du pays. Cet endroit n’a pas été identifié par
le journal, mais pourrait être le siège du 22e Bataillon d’infanterie de
la septième zone militaire situé à Escobedo, dans l’État du Nuevo León. Ce
centre est similaire à ceux qui ont été installés par les États-Unis en
Colombie, en Afghanistan et en Irak, pour surveiller et attaquer des
groupes insurgés et présumés terroristes. Ce nouveau poste d’espionnage -
qui s’ajoute à d’autres dans les villes de Mexico, Tijuana et Ciudad
Juárez - opère avec une technologie de pointe qui permet d’intercepter des
communications confidentielles et codées sous le strict contrôle du
personnel des États-Unis. Cette information vient compléter, selon
plusieurs versions journalistiques non-démenties, celle obtenue sur tout
le territoire national par 1 500 agents des États-Unis et celle fournie par
des
avions espions sans équipage (drones) qui survolent l’espace aérien
mexicain en
vertu d’accords secrets avec Washington. Accords qui échappent au contrôle
du Congrès local.

Le reportage du New York Times souligne, en plus, que Washington prévoit
d’introduire une équipe de « prestataires privés » américains de sécurité
(ex-agents de la CIA, de la DEA et des forces spéciales du Pentagone) pour
faire de la formation au sein d’une unité anti-drogues mexicaine
non-identifiée.

L’embauche de sous-traitants nommés “chiens de guerre” par le Pentagone et
le Département d’État, pour mener des actions d’espionnage et
d’autres tâches propres à la guerre sale, a commencé au Mexique avant la
signature des accords secrets (en octobre 2007) qui ont officialisé
l’Initiative de Mérida. Comme il a été révélé en février, l’entreprise
Verint Technology a installé un centre sophistiqué d’interception des
communications au siège de la Subprocuraduría de Investigación
Especializada en Delincuencia Organizada
(Département d’investigation
spécialisé dans la délinquance organisée). Plus tard on a su que
l’entreprise S. Y. Coleman Corporation, siégeant à Arlington, en Virginie,
embauchait des mercenaires pour occuper des postes de surveillants aériens
à Veracruz, afin de protéger les installations pétrolières de Pemex. Ces
deux informations ont été classées confidentielles pour des durées de 12
et 15 ans pour des raisons de sécurité nationale. Précédemment, diverses
sources d’information ont fait état de la présence de Blackwater (ou Xe
Services) au Mexique, une des entreprises favorites du Pentagone en
matière de mercenarisation des conflits.

Le 17 août à Ciudad Juárez, William Brownsfield, secrétaire-assistant du
Bureau international des stupéfiants et de l’application de la loi des
États-Unis, a déclaré que son gouvernement allait former et équiper des
policiers municipaux, des États et fédéraux mexicains dans le cadre de la « nouvelle stratégie » de l’Initiative Merida. La « nouvelle étape » nommée
aussi Plan México, semblable au Plan Colombie, coïncidera avec l’arrivée
de l’ambassadeur Earl Anthony Wayne. Wayne est un diplomate de carrière
pragmatique, expert en terrorisme, en contre-insurrection et en énergie.
Sa dernière mission a été réalisée en Afghanistan, pays que les États-Unis
ont identifié au même titre que le Mexique, entre janvier et février 2009,
comme un « État échoué », prêt à s’écrouler, situation qui « justifiait »
l’intervention militaire américaine.

Au mois de mai suivant, à Washington, des généraux du Pentagone ont révélé
à un groupe d’entrepreneurs et aux leaders politiques conservateurs de
Floride, que des soldats du Septième Groupe des Forces Spéciales (« bérets
verts ») étaient présents au Mexique depuis 2006 sous couvert de missions
anti-drogues.

Une autre pièce clé dans la “transition” sera Keith Mines, un ex-militaire qui a travaillé en Irak et qui ensuite a fait office de
directeur de la Section Anti-drogues de la mission diplomatique au
Mexique. Mines monitorerait l’Académie nationale de formation et de
développement policière Puebla-Initiative Merida, qui est actuellement en
construction à Amozoc, à 100 kilomètres de la ville de Mexico, et qui a
été annoncée comme “la première au monde de ce type”. Selon Ardelio Vargas
Fosado, actuel secrétaire de la Sécurité Publique à Puebla et vieil ami de
Washington, « l’Académie » hébergera un conseil de coordination régionale
des polices municipales et des États, et servira à l’échange d’information
policière préventive, réactive et pro-active. Ce sera peut-être le siège
anti-drogues dans lequel arriveront les mercenaires qui, selon le New York
Times
, formeront la police mexicaine.

¿BANANEROS ?

Le 13 juillet, durant une réunion avec des membres de la Commission de la
Sécurité Nationale des deux chambres du Congrès, trois généraux et un
colonel de l’armée mexicaine ont exigé des députés et sénateurs
l’approbation d’un cadre juridique qui amplifie et légalise la
participation de cette branche des forces armées dans la “guerre sale” de
Calderón. Une guerre qui sous prétexte du combat contre le crime organisé
a fait plus de 50 000 morts et 10 000 disparus, et a provoqué le
déplacement forcé de 250 000 familles. L’Armée de terre et la Marine ont
été les principaux instruments du commandant suprême des forces armées
dans cette confrontation fratricide, définie par le sous-secrétaire de la
Défense, le général Demetrio Gaytán Ochoa, comme un « conflit asymétrique
 » contre un ennemi qui n’a pas de visage. Le jargon militaire nomme « 
guerre asymétrique » : une guerre entre deux belligérants qui n’ont pas
les mêmes moyens à disposition. Dans la guerre asymétrique, il n’existe
pas un front déterminé, ni d’actions militaires conventionnelles. C’est un
conflit irrégulier qui se base sur des opérations coup de poing, sur des
combinaisons d’actions politiques et militaires, sur de la propagande
noire [2], sur des opérations d’infiltrations et psychologiques, sur
l’implication de la société civile et sur des opérations similaires.

Après les attentats terroristes de 2001 aux États-Unis, la mise en avant
d’un « ennemi asymétrique » fut utilisée par l’administration de George W.
Bush pour ses opérations en Afghanistan et en Irak. Depuis lors, en
complément de « l’ennemi intérieur », cette notion est devenue partie
intégrante de la doctrine de sécurité nationale américaine dans sa lutte
contre le terrorisme.

Selon les déclarations des généraux du Commandement Nord du Pentagone, les
opérations militaires en Afghanistan et en Irak se basent sur la
contre-insurrection classique, ce qui implique des actions propres à la
guerre sale et au terrorisme d’État, par exemple, la torture systématique,
l’exécution extrajudiciaire et la disparition forcée, combinées à
l’utilisation des avions sans équipage (drones) armés et le mitraillage de
civils aux points de contrôle, comme cela a été largement documenté.

Étant donné que depuis 2002 le Mexique a été intégré de fait au « 
périmètre de sécurité » et au Commandement Nord des États-Unis, et qu’il
existe des accords militaires secrets avec ce pays dans le cadre de
l’Alliance pour la sécurité et la prospérité de l’Amérique du Nord (ASPAN,
2005) signés sous le halo de la « guerre contre le terrorisme », il est
logique de conclure que les tactiques utilisées par Washington en
Afghanistan et en Irak (pratiquées auparavant en Colombie) ont été peu à
peu utilisées sur le territoire national. En particulier, lors du mandat
présidentiel de Felipe Calderón, qui connaît une croissance exponentielle
de la violence.

Carlos Fazio

Traduction : Les trois passants et Caracol Solidario
Source : http://www.brecha.com.uy/mundo/item...


[1Les opérations sous fausse bannière (ou « sous faux pavillon », parfois
désignées sous l’anglicisme false flag) sont des actions menées avec
utilisation des marques de reconnaissance de l’ennemi, dans le cadre
d’opérations spéciales. (Définition wikipedia)

[2La propagande noire est une propagande qui provient d’une source en
apparence amicale, mais en réalité hostile.(Définition wikipedia)