Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

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Assemblée avec les ancêtres à Wirikuta

Eduardo Guzmán Chávez

vendredi 2 mars 2012

Quand nous parlons de richesse culturelle, nous risquons de patiner en
surface. On dit que le Mexique est reconnu dans le monde comme siège d’une
grande diversité de cultures. Ce qu’on s’évertue à promouvoir depuis les
institutions officielles comme « la richesse de nos peuples » n’est que
pure curiosité touristique et discours folklorique, qui omettent la
reconnaissance constitutionnelle du droit des peuples indigènes à
conserver et améliorer leur habitat et à préserver l’intégrité de leurs
terres. Rien de moins que ce sur quoi se dresse précisément la conscience
de leur identité indigène, pour ne pas parler du patrimoine intangible de
leurs savoirs pluriterrestres et anthropocosmiques.

Quelle est la source nourricière des savoirs à la fois ancestraux et
extrêmement novateurs des peuples originaires ? Quelle est cette braise
ardente qu’il vaut la peine de défendre dans les termes de la libre
détermination mentale et de l’autonomie des esprits libres, obligés par
conséquent à la solidarité avec ces Mexicains dont l’expérience s’est
forgée dans l’offense et la discrimination, dans la spoliation de leurs
terres et le déni de justice ?

Vision cosmo-ardente, ou brasero-vision cosmique, nos peuples indigènes
tout simplement n’ont jamais oublié que la Terre est, dans leur
cosmovision, vive, sensible, pensante, et loquace, dans sa langue si
concrète et si belle qu’ils n’ont cessé de l’étudier pour parler avec
Elle, comme on parle à la Mère, avec Elle comme conjonction de racines
aïeules. C’est ainsi qu’ils plient et déplient leur vie : en harmonie avec
cette ascendance généalogique.

Le peuple wixárika, ou huichol, de la Sierra Madre occidentale est un
peuple de chanteurs, de semeurs mésoaméricains du maïs prétoltèque, de
grands pèlerins, de prieurs, de soigneurs, de pratiquants consommés de
l’art de se couler dans les cycles saisonniers de l’année solaire, en
installant harmonieusement leur prière quotidienne dans les niches
énergétiques de la nature. Ils sont d’habiles brodeurs du dessin qui met
en relief par la couleur la trame sacrée qui unit tout le vivant. Ils nous
demandent à présent d’écouter la voix de leurs anciens qui est celle de la
nature, et ils demandent le respect pour cette parole.

Des aînés huichols ont révélé depuis une vingtaine d’années que les
bougies qui soutiennent la vie aux points cardinaux sont presque éteintes,
et que seule celle qui se dresse au centre répond encore, tout bas,
faiblement.

C’est une métaphore du désastre écologique dirigé par la science. Quelques
anciens ont dit qu’une offrande qui rassemblerait la force de tous les
centres cérémoniels wixaritari [1] sur l’autel de Wirikuta pourrait servir
à raviver ces bougies primordiales.

Wirikuta elle-même, le jardin sacré où est archivée en fleur la mémoire de
l’origine et où sont renouvelés les permis de fertilité, est aussi une
métaphore du désastre écologique à venir : des consortiums miniers et
agro-industriels sont capables de rompre le fragile équilibre de ce
paysage sacré. Par leur activité productive, tandis que se gonflent les
revenus actionnaires à la Bourse, ils sont capables de pareille prouesse.

Des délégations du peuple wixárika sont allées au siège de l’ONU à New
York, et à Vancouver, au Canada, où se trouve la matrice de l’entreprise
First Majestic, et là elles ont exposé l’importance de Wirikuta du point
de vue de la continuité de la vie. Ici, au Mexique, ils ont demandé aux
gouvernements de la Fédération et de l’État de San Luis Potosí de tenir
leur engagement institutionnel de garantir la préservation de ce trésor
culturel et environnemental. C’est sur ce chemin qu’ils ont marché en
octobre dernier jusqu’à la résidence présidentielle de Los Pinos pour
demander que tous les lieux sacrés, et en particulier Wirikuta, soient
respectés.

Des articles fondamentaux de la Constitution politique des États unis
mexicains, des décrets d’État et des plans de mise en œuvre alignés sur
des lois environnementales et des conventions internationales, tout cela
ne suffit pas à arrêter l’avancée vorace et déprédatrice des entreprises
minières à Wirikuta ?

À présent, le peuple wixárika se concentre et se mobilise sur l’unité de
toutes ses communautés, de tous ses centres cérémoniels, et vient
consulter la voix des ancêtres qui habitent Wirikuta pour savoir comment
protéger et renouveler la vie. C’est une réunion avec les générations
passées dans la perspective pressante du futur immédiat. C’est la
continuation d’un dialogue avec la nature, ici traquée.

De leur côté, les investisseurs rêvent des volumineux profits que pourrait
leur rapporter l’extraction des minerais du semi-désert de Potosí, dans le
polygone des 140 000 hectares qu’actuellement le décret d’État reconnaît
comme la Zone naturelle protégée de Wirikuta. Mais nous voyons que dans
cette même zone est en jeu le fondement énergétique grâce auquel se régule
l’équilibre qui permet la vie, et ses dons de fertilité et de créativité.

Le savoir de la vérité dissout dans ce litige tout faux dilemme entre
tradition et modernité. Le droit d’investir et de faire des affaires est
une chose, c’en est une tout autre que de supposer que tout lieu,
absolument tout endroit de la surface du territoire national, peut être
soumis à la logique du capital. L’exploitation minière à grande échelle à
Wirikuta transgresse, pour commencer, le postulat constitutionnel selon
lequel la composition pluriculturelle de la nation s’appuie au départ sur
ses peuples indigènes. Nous sommes une nation pluriethnique et
plurilinguistique, ce qui veut dire que la vision du profit n’est pas la
seule manière de regarder et de vivre sur nos terres. Donner son aval à
l’exploitation minière à ciel ouvert à Wirikuta, c’est décréter dans les
faits la mort d’une culture en faisant table rase - avec un peu plus que
des mantras au progrès et à la compétitivité - de leur source nourricière
au nom du calcul égoïste. Écocide et ethnocide sont des crimes de
lèse-cosmovision.

Des représentants de tous les centres cérémoniels du peuple wixárika des
États de Nayarit, Jalisco et Durango ont fait le pèlerinage et, le 6
février dernier, ont consulté la nature dans un accord profond pour
renouveler l’accord de la vie. Fonctionnaires, universitaires,
philosophes, artistes, paysans : écoutons avec attention le message de ces
chanteurs pèlerins anciens. Et faisons honneur à ce privilège.

Eduardo Guzmán Chávez
Las Margaritas « Wirikuta »
Février 2012


[1Pluriel de wixárika, NdA.