Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Atenco contre Antorcha : une bourgade en lutte contre la métropole

jeudi 5 avril 2012

Atenco. Le nom évoque sûrement quelque chose pour de nombreuses personnes : celui d’une grande lutte victorieuse au Mexique contre un projet d’aéroport, l’image d’Epinal de machettes levées vers le ciel, le souvenir d’une répression d’Etat terrible en 2006, des images-chocs et des rencontres un peu déroutantes avec des personnes originaires ce village, venues à différentes reprises témoigner dans divers endroits de France et d’Europe de leur lutte, de leur histoire, et de la campagne politique menée ces dernières années afin d’obtenir la libération des prisonniers victimes de la répression de 2006.

Mais au quotidien, Atenco, c’est avant tout le nom d’une grosse bourgade paysanne située dans la banlieue nord-est de la ville de Mexico, entourée par une grande rocade routière, sorte d’équivalent mexicain de l’A86 parisienne. Une bourgade comme il y en a beaucoup d’autres dans tout le Mexique... à ceci près que celle-ci et les hameaux qui l’entourent conservent encore et toujours les énormes terres agricoles dont on déjà été dépossédés la plupart des villages environnants, désormais noyés dans la grande nappe urbaine de l’hyper-mégalopole mexicaine. Du nord-ouest au nord-est, Naucalpan : 800 000 habitants, Tlalnepantla : 600 000, Tultepec : 500 000, Coacalco : 450 000, Ecatepec : 2 millions... Atenco : 50 000, tout au plus. Sur une carte satellite de la capitale, c’est simple, la municipalité d’Atenco forme une grand croissant noir au nord-est de la mégalopole, là où quasi tout le reste de la région scintille des lumières de millions de petites maisons de parpaings s’étendant sur des centaines de kilomètres carrés, jusqu’à submerger toutes les collines environnantes, s’arrêtant à peine à mi-chemin des sommets les plus hauts de la région. Atenco, donc, une petite bourgade à quelques pas de la grande rocade autoroutière, sans aucun supermarché, ni franchise « Oxxo », ni banque ni « 7 eleven », mais avec son ambiance de village, ses vélos, ses bicytaxis et qui, au moment où éclatait dernièrement le conflit l’opposant à l’organisation Antorcha Campesina, se trouvait en pleine célébration du carnaval.

Antorcha Campesina (« torche » ou bien « flamme paysanne ») est une organisation de masse liée au PRI, le parti unique qui dirigea le Mexique pendant plus de 70 ans. Comme son nom ne l’indique pas, c’est aussi l’un des principaux vecteurs de l’urbanisation sauvage des zones encore villageoises situées à l’est de l’agglomération de Mexico, et l’histoire de cette organisation est en elle-même un condensé des turpitudes et des monstruosités propres au système politique mexicain...

L’organisation fut fondée dans les campagnes indiennes de l’Etat de Puebla au milieu des années 70 par un ingénieur agronome d’obédience maoïste, Aquilés Cordova Moran, également fondateur du Parti Communiste des Ouvriers Mexicains et de la Fédération Nationale des Organisations Bolchéviques. Antorcha Campesina s’articula alors, comme d’autres organisations maoïstes de cette époque, autour d’une stratégie de prise de pouvoir totalement tordue, reposant sur ce qui s’appellait « la politique de double face » : organisation des masses prolétaires et discours révolutionnaire vers l’intérieur de l’organisation, et vers l’extérieur, stratégies d’entrisme au sein des organes du pouvoir officiel et à la tête de l’Etat. L’idée diffusée alors étant que les institutions étatiques étant « dégénérées », il s’agirait de les infiltrer peu à peu pour restaurer leur vocation étatique « révolutionnaire », en pactisant avec les nouvelles élites « progressistes » du système. En réalité, ces organisations (« antorcha campesina », « linea de masa », « politica popular »...) servirent avant tout de tremplin et de chair à canon pour les manœuvres de ces nouvelles élites intégrées au parti officiel, tout en permettant au système politique en place d’infiltrer et de prendre le contrôle d’une partie du mouvement révolutionnaire de l’époque.

D’abord soutenue par les gouverneurs de l’Etat de Puebla afin d’asphyxier les mouvements paysans radicaux présents dans les terres indiennes de l’Etat, Antorcha Campesina s’étendit ainsi très vite dans tout le reste du Mexique sous le parrainage administratif et financier des frères Salinas de Gortari, nouvelles élites à la tête du système politique et véritables parrains occultes du « maoïsme mexicain ». Les accointances gouvernementales de l’organisation lui permettaient en effet de rediriger vers ses bases de soutien une grande partie des subsides agricoles et des infrastructures destinées au développement des campagnes mexicaines, spécialement là où, précisément, semblaient se développer des mouvements plus radicaux et autonomes du pouvoir central.

A partir du début des années 80, l’organisation commence à s’intéresser et à s’implanter dans les périphéries pauvres des grandes villes, afin de damer le pion aux autres organisations de lutte des colonias populaires, alors indépendantes et souvent extrêmement hostiles au pouvoir central et à son organe politique, le Parti Révolutionnaire Institutionnel. Sous l’égide de Jesús Tolentino Román Bojórquez, instituteur au sein de ces nouvelles banlieues pauvres de l’est de Mexico, se crée alors Antorcha popular, version urbaine d’Antorcha Campesina.

L’organisation se calque sur les autres mouvements populaires urbains d’Amérique latine : invasion ou rachat à bas prix de terrains agricoles périphériques des grandes villes, divisés puis revendus ensuite à bas prix aux « militants de base » acceptant de se soumettre aux décisions et à la discipline du mouvement. L’organisation bénéficiant de nombreux contacts au sein des appareils d’Etat, les gens pauvres adhérents à l’organisation y trouvent la sécurité d’une viabilisation rapide des terrains agricoles ainsi envahis, le drainage, le goudronnage des routes et l’électrification des colonias étant rapidement assurés en échange du vote des adhérents pour les candidats du PRI proches d’Antorcha Campesina. Les lots étant vendus à crédit et la gestion des infrastructures urbaines des colonias ainsi créés souvent opéré par l’organisation (depuis la fourniture d’électricité jusqu’à l’instruction publique, assurée par des instituteurs adhérents à Antorcha Campesina), il devient quasi impossible pour les nouveaux colonos, voire proprement suicidaire, de sortir, d’ignorer ou de ne pas répondre aux ordres de vote et de manifestation de l’organisation à l’origine du lotissement des terres.

A Ixtapaluca, Chimalhuacan, la Paz, et dans de nombreuses anciennes bourgades de l’est de l’agglomération mexicaine, ce sont ainsi des dizaines de champs et des centaines d’hectares qui furent ainsi envahis, soit au final des centaines de milliers de personnes ainsi installées dans des conditions de précarité absolue sur des terres anciennement agricoles. Des invasions de terres très vite promues par les élites politiques de l’Etat de Mexico, pour qui ces mouvements d’occupation représentent alors une occasion inespérée d’urbaniser de force ces zones, où la propriété collective des terres agricoles gênait souvent l’expansion urbaine désirée par les autorités. Tout en leur fournissant une vaste clientèle politique, les voix des colonies urbaines contrôlées par Antorcha représentant un pactole de dizaines, voire de centaines de milliers de votes.

C’est notamment ainsi qu’Enrique Peña Nieto, candidat du PRI déclaré favori aux prochaines élections présidentielles de juillet 2012, est devenu l’un des principaux mécènes et soutiens politiques de l’organisation, et le rôle joué par Antorcha Campesina dans sa conquête du pouvoir politique de l’Etat de Mexico en 2005 est de notoriété publique. Entité administrative la plus importante numériquement de tout le Mexique et second Etat le plus riche du pays, l’Etat de Mexico régit également la majeure partie des banlieues de la capitale du pays. Le contrôle de la zone est donc d’autant plus crucial que le cœur administratif de l’agglomération du district est, quant à lui, un bastion historique du parti d’opposition de gauche. Face aux menaces d’expansion du PRD et de la contestation politique aux banlieues pauvres de l’est de l’agglomération, Enrique Peña Nieto a donc fait d’Antorcha Campesina un des piliers majeurs de sa stratégie de contrôle électoral de la région.

Depuis l’arrivée de Peña Nieto à la tête de l’Etat de Mexico en 2005, Antorcha Campesina connaît donc un développement fulgurant dans l’Etat, la gestion et l’exécution de chaque fois plus de programmes et d’œuvres publiques étant dévolues à l’organisation. D’une présence minoritaire dans les banlieues de Mexico, l’organisation en arrive à tenir un rôle de plus en plus hégémonique dans de nombreuses municipalités de l’Etat comme à Chimalhuacan, l’une des banlieues les plus pauvres de et les plus peuplées de l’est de Mexico, où suite à de sanglants affrontements, Antorcha Popular et son dirigeant ... contrôlent désormais entièrement le conseil municipal.

C’est désormais sur les terres agricoles de Texcoco et d’Atenco...

A Texcoco, Antorcha Campesina a ainsi multiplié durant les dernières années les achats et la lotification de terrains agricoles, les derniers lotissements ayant eu lieu en 228 (...), 2010 ( plus de 40 hectares sur le pré dit « de Santa Martha », soit plusieurs milliers de familles), et dernièrement, 38 nouveaux hectares en 2011, acquis directement par l’Etat de Mexico, Antorcha Campesina devant s’occuper de son lotissement par plusieurs milliers de nouvelles familles. Mais les habitants de la zone et les autorités locales, excédées du prosélytisme et des coups de force de l’organisation, multiplient depuis mi-2011 les manifestations et les recours en justice afin d’exiger l’expulsion d’Antorcha Campesina de Texcoco. Depuis ... 2012, le palais municipal de Texcoco se trouve ainsi occupé par les opposants demandant l’expulsion d’Antorcha, qui multiplient depuis les actions de blocage de routes afin de créer un rapport de force et d’attirer l’attention publique sur cette situation.

A Atenco la présence de l’organisation, jusque-là relativement marginale, est récemment devenue beaucoup plus critique. Présente depuis longtemps au sein des hameaux d’Ixtapan et de Nexquipayac, au nord de la municipalité, Antorcha Campesina a commencé à s’y développer réellement lorsqu’y apparurent de nouvelles colonies urbaines à la fin des années 90, en bordure de de la banlieue-monstre d’Ecatepec. Là les paysans des hameaux du coin, démarchés par des investisseurs sans scrupules de la région, y commencèrent à vendre et fractionner illégalement les parcelles agricoles sous-utilisées, avec la complicité corrompue des gestionnaires locaux des terres collectives. Les nouvelles colonies urbaines ainsi établies, menacées à n’importe quel moment d’expulsion et dépourvues de toute infrastructure urbaine (ni eau, ni drainage, ni électricité...), devinrent très vite des terres de prosélytisme pour Antorcha Campesina, qui forte de ses relations privilégiées avec les autorités administratives de l’Etat de Mexico, se fit forte d’obtenir la régularisation et l’adjonction des infrastructures en échange de son contrôle politique sur la région. Rubén Pacheco, un des principaux promoteurs de ces ventes sauvages, entrepreneur local et ex-commissaire ejidal du hameau d’Ixtapan, vit vite le profit politique à tirer de cette situation et, en alliance avec Antorcha Campesina, commença à assurer dans la zone sa propagande électorale, tout en aidant au montage administratif des demandes d’électrification, de drainage et de viabilisation des colonies urbaines prêtes à le soutenir. De son côté, l’organisation le pousse à la candidature municipale d’Atenco, espérant y bénéficier d’un soutien administratif local pour s’installer plus largement sur les terres d’Atenco. Les autorités régionales quant à elles espèrent ainsi implanter localement une masse suffisamment importante de partisans dévoués corps et âme à ses intérêts pour pouvoir enfin forcer localement la vente des terres agricoles et la construction du nouvel aéroport, projet bloqué depuis plus de 10 ans du fait de la combative résistance locale...

Les manœuvres d’Antorcha Campesina dans la région sont donc récemment devenus un thème de mobilisation crucial pour le Front des villages en défense de la terre à la tête de la lutte contre l’aéroport. Antorcha Campesina, qui pensait s’établir à proximité du centre de la municipalité à la faveur du goudronnage d’une rue locale, obtenu grâce à ses négociations auprès des autorités régionales, s’est ainsi vu bloquer le chemin par les habitants d’Atenco, décidés à ne pas permettre l’entrée de l’organisation sur le territoire atenquense.

Au-delà, une alliance commence également à se dessiner entre le Frente d’Atenco et les habitants exaspérés du bourg de Cuautlalpan à Texcoco, et ce dimanche 18 mars, un forum local contre la présence d’Antorcha a ainsi rassemblé plusieurs milliers de personnes. Certes, les tensions existent entre le Frente d’Atenco d’un côté, hostile à la présence des partis politiques, et le PRD de Texcoco de l’autre, parti politique de centre-gauche espérant noyer ses compromissions et se reconstruire une virginité populaire sur le mouvement en cours... mais malgré elles, la menace représentée par Antorcha Campesina commence à rapprocher à nouveau entre eux les habitants des bourgs et villages de la région, inquiets de voir leur environnement local se transformer peu à peu en une nouvelle énorme banlieue urbaine soumise aux intérêts des puissances politiques nationales.

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