Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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La « Escuelita » zapatiste, symbole d’un nouveau virage dans la lutte des indigènes du Chiapas (Mexique)

jeudi 20 mars 2014

Par Eugénie

En août 2013 près de deux mille personnes venues du Mexique et du monde entier se sont rendues au Chiapas, afin de participer, sous invitation de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), à la « escuelita zapatista », la « petite école zapatiste ». Entre la fin décembre 2013 et le début janvier 2014, près de cinq mille nouveaux « élèves » ont à leur tour été répartis dans les 5 caracoles pour aller étudier aux côtés des indigènes en résistance. Avec cette invitation, totalement inédite, les communautés autonomes chiapanèques lancent un message fort : à 20 ans de la date de leur soulèvement armé (1), les « insurgés », hommes et femmes en armes, ne forment plus qu’une petite partie d’une vaste organisation avant tout civile et paysanne, de plusieurs dizaines de milliers de membres. Depuis deux décennies, ils n’ont cessé de s’interroger sur la façon de vivre et de se gouverner par le bas, en partant « des plus humbles ». Ils avancent lentement, car inventer sa propre autonomie prend du temps, mais ils sont aujourd’hui prêts à partager leur expérience. Avec la « escuelita », ils ont invité leurs élèves à connaître de plus près leur parcours, et à constater qu’ « un autre monde est possible ». Si la « escuelita » est bel et bien une réaffirmation du choix du zapatisme de se construire en dehors des voies politiques institutionnelles et électorales, c’est donc aussi un message de lutte, un appel à la résistance pour toutes celles et tous ceux qui espèrent voir naître un jour « un monde dans lequel aient leur place beaucoup de mondes », et dans lequel tous les peuples aient le droit de disposer de terres et de territoires sur lesquels vivre tout en respectant et protégeant la Nature qui les entoure. Mais plus qu’un appel à l’unité, c’est une invitation à la solidarité et la reconnaissance mutuelle entre les diverses luttes existantes au Mexique et sur l’ensemble de la planète et qui se situent, comme eux, « en bas et à gauche », que lancent les zapatistes.

Au centre de la communauté du 10 Avril, Municipalité du 17 Novembre, Caracole de Morelia. © Eugénie
À l’entrée de la communauté, Emiliano Zapata souhaite la bienvenue aux arrivant(e)s. © Eugénie

Fin du monde ou début d’un nouveau cycle ?
La nouvelle étape que traverse aujourd’hui le zapatisme a débuté le 21 décembre 2012. Au cours de ce jour qui avait été largement annoncé comme celui d’une éventuelle “fin du monde”, plus de 40 000 indigènes bases de soutien de l’EZLN se sont rassemblés dans cinq des principales municipalités du Chiapas, celles-là même qu’ils avaient occupées le 1er janvier 1994. Femmes et hommes, jeunes et ancienn-n-e-s, tseltales, tsotsiles, choles, tojolabales, mames et zoques, le visage caché par leurs traditionnels passes-montagnes et dans le silence le plus total, ont défilé en formation militaire – mais sans armes – jusqu’aux places centrales de chacune de ces villes. Leur apparition a été suivie, un peu plus tard dans la journée, par un communiqué signé par le Sous-commandant Insurgé Marcos. « Entendez-vous ? 
C’est le bruit de votre monde qui se désintègre. C’est le bruit du notre qui resurgit. » Cette mobilisation était la première depuis celle du 7 mai 2011, lorsqu’aux côtés du Mouvement pour la Paix avec Justice et Dignité, les indigènes s’étaient mobilisés pour exiger la fin de la violence et de l’impunité exacerbées au Mexique depuis le début de la Guerre contre le Narcotrafic lancée en 2006 par Vicente Fox. Cette réapparition publique massive a alors créé la surprise pour une grande partie de la société mexicaine et internationale. En réapparaissant ce jour-ci, les zapatistes n’ont pas seulement montré qu’ils étaient encore présents : ils sont venus prouver qu’ils avaient également pris des forces. C’est ce qu’affirmait quelques jours plus tard le Sous-commandant Marcos en déclarant « Nous qui n’avions jamais disparu, bien que l’ensemble des médias se soient acharnés à le faire croire, nous avons resurgi, indigènes zapatistes, ce que nous sommes et que nous serons à jamais. Au cours de ces longues années, nous avons gagné en force et nous avons significativement amélioré nos conditions de vie. » C’est aux suites de cette mobilisation publique massive que l’invitation à la « escuelita » à vu le jour.

La escuelita : un apprentissage qui passe par « le corps et les sentiments »
C’est non sans ironie que les termes propres au modèle de l’école officielle ont été utilisés pour caractériser la « escuelita ». Si ses élèves ont commencé par recevoir, à leur inscription, leur matériel didactique composé de 3 cahiers et 2 DVDs, ils ont en réalité pu vivre une expérience qui remet en question tous les principes éducatifs de l’école traditionnelle. Sans salle de classe ni tableau blanc, sans maîtres ni professeurs, sans diplômes ni programme officiel. En participant à la « escuelita », il ne s’agissait pas de venir écouter les membres du commandement indigène, mais avant tout de vivre une semaine dans un foyer zapatiste. Il se s’agissait pas de venir absorber des savoirs discursifs, rationnels et codifiés, ni d’assister à un événement grandiose mais de vivre une réalité, un quotidien. D’être ensemble et de partager. « C’est la première fois qu’un mouvement révolutionnaire réalise une expérience de ce type. Jusqu’à aujourd’hui, l’enseignement entre révolutionnaires reproduisait les moules intellectuels de l’académie, avec un au dessus et un en dessous stratifiés et gelés. Là, c’est autre chose. On apprend avec le corps et les sentiments » écrivait Raul Zibechi, intellectuel et journaliste uruguayen reconnu, à son retour de la première session de la « escuelita » en août dernier.

En route pour les territoires zapatistes : une arrivée en fête
Des trois sessions de la « petite école » qui ont eu lieu au cours des derniers mois, c’est celle du mois d’août que j’ai pu connaître, tout comme près de 2000 personnes venues du monde entier. Arrivés dès le matin à San Cristobal, où devaient être définitivement inscrits tous les participants, nous avons été presque 300 élèves à nous diriger vers le Caracole de Morelia, en fin d’après-midi, alors que les autres allaient être répartis dans chacun des 4 autres Caracoles : Oventik, La Garrucha, La Realidad et Roberto Barrios. Installés dans des dizaines de camionnettes disposées en caravane, nous avons été transportés jusqu’à notre destination, au cours d’un voyage de plusieurs heures. C’est au milieu de la nuit que nous avons finalement atteint notre premier objectif, en arrivant au Caracole, où des centaines de zapatistes bases de soutien à l’EZLN nous attendaient formés en deux files indiennes, femmes d’un côté, hommes de l’autre. À notre approche, tous ont commencé à applaudir, en silence. De leurs visages on ne pouvait distinguer que leurs regards, le reste étant cachés par leurs passes-montagnes. Après avoir présenté notre badge d’inscription et nos papiers d’identité, nous avons tous été associés, chacun notre tour, à un des indigènes zapatistes présents, qui devenait notre Votán, sorte de guide, d’initiateur, homme ou femme, pour le restant de la semaine. On ne pourrait se déplacer sans eux. Alors que la nuit était déjà bien avancée, nous avons tous été appelés à nous asseoir dans une grande salle, afin de recevoir officiellement la bienvenue. Sur l’estrade, les responsables de l’organisation et insurgés de l’EZLN ont pris la parole en commençant par nous donner quelques consignes, et en nous présentant le programme de la semaine : le lendemain matin, après un levé à l’aube, nous allions tous ensemble recevoir un bref cours reprenant les principaux aspects que le mouvement a choisi de mettre en valeur : auto-gouvernement, résistance et autonomie, et participation des femmes. C’est seulement après, dans l’après-midi, que nous serions dispersés dans diverses communautés de la zone. Après cette brève prise de parole, alors que tous pensions que la journée allait tourner à sa fin, nous avons été invités à partager le dîner, puis… à danser sur un terrain de basket, au son de la « banda » du caracole. C’est en fanfare qu’élèves et votanes, ont fêté notre arrivée en terres zapatistes. Joie et établissement d’un climat de respect mutuel et de confiance ont ainsi précédé le début de l’apprentissage des élèves, pour se poursuivre durant toute la durée du séjour.

Des femmes du village, le visage protégé – pour la photo – par leurs passes-montagnes et “paliacates”, regardent attentivement leurs élèves apprendre à faire le pain.© Eugénie

« Gouverner en obéissant »
Notre première journée au caracole a été l’occasion de recevoir un bref exposé relatif aux évolutions qu’ont connues les communautés zapatistes depuis leur soulèvement de 1994. La première, dont nous avons pu témoigner directement dès notre arrivée, est celle de la transformation de l’organisation politique des différentes zones de résistance. Dans chaque caracole, divers degrés de pouvoirs ont été mis en place, allant du local au plus global, conformément aux principes de la démocratie directe. Les institutions zapatistes se situent ainsi à trois niveaux : celui de la communauté, dans laquelle a lieu l’organisation quotidienne, celui des municipalités autonomes, qui rassemblent chacune plusieurs communautés, puis celui des Conseils de Bon Gouvernement, qui coordonnent les deux premiers et sont le lieu des services communs d’administration, de santé, d’éducation, d’exercice de la justice, qui dépassent les capacités des échelons inférieurs. Cette structure est reproduite dans chacun des 5 Caracoles. Toutes les décisions prises à chacune des échelles de gouvernement doivent être approuvées par les communautés. Cela vaut pour la nomination de toutes les personnes en charge de la gestion des divers degrés de pouvoir, désignées par l’ensemble des habitants. La reddition régulière de comptes de la part de tous les responsables est systématique, et l’égalité des sexes strictement respectée. Un système de rotation de la prise en charge du pouvoir a également été mis en place. Si les besoins de base des personnes désignées sont assurés, ils ne reçoivent aucune rétribution économique. Toute responsabilité politique n’est donc pas un privilège, mais bien un service rendu à la communauté. Comme l’écrivait Jérôme Baschet (2), « ce que les zapatistes ont créé peut être considéré comme un auto-gouvernement de démocratie radicale. Ils démontrent que la politique n’est pas une affaire de spécialistes et que les gens ordinaires (que nous sommes aussi) sont capables de s’emparer des tâches d’organisation de la vie collective. Ils appellent cela l’autonomie, terme qui, pour eux, n’a rien à voir avec une simple décentralisation des pouvoirs de l’État, mais désigne une démarche clairement anti-systémique, à la fois construction d’une autre réalité sociale et mise en place d’une forme non étatique de gouvernement, dans laquelle la séparation entre gouvernants et gouvernés tend à se réduire autant que possible. » Et la consultation et la participation de toutes et tous ne concerne pas seulement l’organisation politique : elle vaut pour l’ensemble de l’organisation sociale et se traduit dans tous les aspects de la vie des habitants. L’autonomie et la liberté des zapatistes se vivent de façon intégrale, au quotidien.

Le zapatisme : un mouvement paysan de récupération des terres et des territoires
Après une journée passé au Caracole, tous les élèves ont été dispersés dans les communautés alentours afin de voir de plus près, mais surtout de partager la réalité de leurs habitants. Tout les élèves ont ainsi pu faire un constat : au cours de 20 dernières années, le travail qu’ont développé les communautés zapatistes a porté ses fruits. Ces évolutions sont intrinsèquement liée aux origines historiques du mouvement zapatiste comme mouvement social de récupération des territoires dont ils avaient été continuellement dépossédés depuis l’arrivée des colons espagnols. En effet, les indigènes zapatistes sont avant tout des paysans en lutte pour faire valoir leur droit à disposer de leurs terres tout en rétablissant leur manière de se penser et de vivre en relation avec la Nature qui les entoure. Des suites de leur soulèvement en 1994, l’agriculture – strictement organique et basée sur les connaissances ancestrales de centaines de générations de vie paysanne – s’y est tout d’abord développée à tel point que la productivité y est supérieure à celles des autres groupes restés proches des gouvernements. Les cultures les plus répandues sont celles du maïs et du haricot, et servent de base à l’alimentation quotidienne des habitants, tout comme l’élevage du bétail (vaches, poulets, chèvres…). Afin d’améliorer qualitativement l’alimentation des membres des communautés, la culture de potagers a également été favorisée dans de nombreux villages. En parallèle, la production du café s’y est aussi accrue. Principalement destinée à l’exportation, sa production est distribuée à niveau national et international avec l’appui de réseaux de solidarité. Grâce à ces efforts, les communautés zapatistes ont pu atteindre l’autosuffisance alimentaire, tout en développant une source de bénéfices financiers : de part la commercialisation du café, mais également, lorsque cela est nécessaire, de par la vente de quelques têtes de bétail, elles sont désormais capables d’acquérir sur le marché les produits qu’elles ne peuvent produire, tels que le sucre, le riz, l’huile, ou d’autres biens non alimentaires. Ceux-ci sont achetés collectivement, et revendus dans des épiceries communautaires gérées par les habitants. Cette situation permet également – en l’absence totale de subvention publique et malgré les attaques violentes et récurrentes de l’armée officielle ou de groupes paramilitaires envers les communautés – de financer les services communs. La relation qu’entretiennent les communautés zapatistes avec leurs territoires est toutefois loin de se résumer à une activité de production agricole : elle est intimement liée à l’importance qu’ils accordent à la nature et notamment à ce qu’ils appellent la « Madre Tierra », la terre mère, qui fournit la vie. Les paysans indigènes n’en sont pas maîtres, ils en font partie et la protège autant qu’elle leur permet de vivre. Le caractère rural et les méthodes de culture organique mises en place par les indigènes chiapanèques ont également conduit le mouvement paysan international, la Via Campesina, à se rapprocher d’eux dans une lutte commune pour la terre et contre les grandes entreprises transnationales telles que Monsanto, Coca-Cola, Nestlé ou Wal-Mart qui, sur l’ensemble de la planète, expulsent les paysans et polluent leurs terres pour imposer la monoculture, les semences transgéniques et les pesticides. Le combat des zapatistes, tout comme celui de nombreuses populations tout autour du monde, est ainsi, comme a pu l’écrire Silvia Ribeiro (3), un combat pour « des formes de vie paysanne et indigène, qui à partir de leur complexité mais aussi de leur simplicité, à partir de leur façon d’exister en relation avec la terre, les semences, l’eau, la nature, ont toujours été et demeurent la base fondamentale de toute vie humaine sur la planète ».

Sur les terres récupérées de la communauté, de grands troupeaux sont élevés collectivement par les habitant(e)s. © Eugénie
À l’entrée d’une “milpa”, sur laquelle sont cultivés ensemble maïs, haricots et courges. Reflet des connaissances ancestrales de la nature et de l’agriculture des paysans indigènes, elle permet de satisfaire les besoins alimentaires de base de la communauté. © Eugénie

L’importance du travail collectif, base d’un système de relations essentiellement non-monétaires
Par ailleurs, il convient de préciser que l’ordre social qui est en vigueur dans les communautés zapatistes privilégie des pratiques économiques pouvant être qualifiées de pré-capitalistes. Le calcul économique dit « rationnel », les échanges monétaires et par extension tout type de travail salarié en sont absents : ils ne concernent que les quelques relations commerciales développées avec l’extérieur. Le travail, quel qu’il soit, s’inscrit ainsi dans l’ensemble des relations sociales ordinaires, et son rythme dépend des besoins et du climat du moment. De plus, si chaque famille dispose d’une parcelle qui lui est propre, avec sa maison et ses cultures, le travail collectif est en réalité la pierre angulaire de l’organisation économique zapatiste. Ainsi, dans la communauté du 10 avril, de la municipalité 17 Novembre, Caracole de Morélia – et à l’image de ce qu’il se passe sur l’ensemble des territoires zapatistes – , les terres récupérées qui entourent le village sont cultivées collectivement, et leur production ensuite répartie. Diverses coopératives y ont également vu le jour. C’est le cas, par exemple, d’une coopérative chargée de la production de pain, entièrement gérée par les femmes de la communauté. Il convient de souligner que la participation à ces productions collectives est obligatoire : si les zapatistes sont parvenus à avancer dans la construction de leur autonomie, la liberté selon les zapatistes suppose organisation, responsabilités et persévérance, mais semble en valoir la chandelle. Comme le déclarait Jérôme Baschet, « Malgré des conditions de précarité extrêmes, ils ont fait le choix de la liberté ; ils décident eux-mêmes de leur propre manière de s’organiser et de se gouverner. C’est sans doute ce goût de la liberté et la dignité qui en découle que l’on perçoit dans la manière d’être si singulière des zapatistes. »

Femmes zapatistes et élèves de la escuelita s’attellent ensemble à la fabrication du pain. © Eugénie

Des services de qualité pour toutes et tous
La construction de l’autonomie zapatiste concerne également les services, et notamment l’éducation et la santé. Les indigènes ont tout d’abord construit leur propre système éducatif. Les contenus, aux divers niveaux, sont adaptés aux besoins de base des communautés, à leur histoire, à leur situation dans le pays et dans le monde. Bilingues, elles permettent à la fois la préservation et la mise en valeur des langues locales, et la diffusion de l’espagnol, qui rend possible la communication entre les différents peuples présents sur le territoire, ainsi qu’avec l’extérieur. En 2009, Bruno Baronnet (4) enregistrait sur les 5 caracoles plus de 500 écoles primaires et secondaires « en résistance », avec près de 1 500 promoteurs et promotrices d’éducation. 45 000 élèves avaient déjà terminé leurs études et les mettaient à profit dans leurs communautés, dans les domaines de la santé, l’éducation ou la communication principalement, ou avaient été nommés comme représentants des Autorités communautaires ou municipales. En ce qui concerne la santé, l’assistance s’y est considérablement développée elle aussi. Dans la petite communauté du 10 avril – comme dans la plupart des communautés, nous a-t-on expliqué – on trouve une Maison de la Santé. Quatre médecins tseltales y travaillent à temps plein, deux hommes, et deux femmes. Dans une petite pièce, des centaines de remèdes à base de plantes médicinales côtoient d’autres médicaments « chimiques », issus de la médecine moderne. En cas de maladie plus grave, les patients peuvent être transportés jusqu’à une clinique, ou un hôpital de la zone. Sur l’ensemble des territoires zapatistes, les progrès ont d’ailleurs été tels que, comme l’expliquait le Sous-commandant Marcos, maintenant, « les indigènes Priistes [proche du Parti Révolutionnaire Institutionnel, PRI et donc non zapatistes] viennent dans nos hôpitaux, cliniques et laboratoires parce que dans ceux du gouvernement il n’y a ni médicaments, ni matériel médical, et pas non plus de médecins ou de personnel qualifié ».

La Maison de Santé. Chaque jour, quatre médecins – deux hommes et deux femmes – y reçoivent leurs patient(e)s. © Eugénie
Le four de la communauté. Les femmes y font régulièrement du pain de façon collective. © Eugénie
La chapelle, la cuisine collective, le four, l’estrade sont des lieux de rencontre et d’organisation pour les habitant(e)s de la communauté.© Eugénie

Vers la construction d’un réseau planétaire de lutte, pour un monde dans lequel aient leur place beaucoup de mondes
Comme ont pu le constater les élèves, en 20 ans, les zapatistes ont considérablement amélioré leurs conditions de vie. Cependant, ils n’ont pas réponse à tout et ne le prétendent pas. « Trop souvent, les nord-américains [et plus généralement les Occidentaux], y compris ceux que l’on appelle pourtant des « gauchistes », adoptent une attitude supérieure, une attitude impériale, en somme. Comme si nous devions enseigner aux autres comment lutter et résister », déclarait Mumia Abu-Jamal dans un interview relative à la « escuelita » (5). À l’inverse, si les zapatistes ont pu donner une belle leçon, c’est une leçon de respect et d’humilité. « C’est notre manière de partager avec vous, nous n’avons eu personne pour nous dire comment nous organiser, et comment construire nos autonomies, c’est la vie qui nous a enseigné. (…) On le partage avec vous parce qu’on croit que si ailleurs dans le monde les gens s’organisent, ils peuvent améliorer leurs conditions de vie par eux-mêmes », nous ont-ils déclaré. Les indigènes rebelles, comme ils aiment à le dire, « apprennent en avançant », avec des principes, mais sans dogme ni théorie pré-conçue. C’est cette méthode, qu’ils nous invitent à adopter : leur expérience ne doit pas être perçue comme un modèle, mais comme un encouragement. « Un autre monde est possible », ils ne cessent de le prouver. À nous désormais d’en créer les conditions de possibilités, sur nos territoires, dans les contextes qui nous sont propres.

Venus du Mexique mais également du monde entier, les élèves étaient par ailleurs représentatifs de la dimension internationale et anti-systémique revêtue par le zapatisme dès ses débuts. En 2013 et avec la « escuelita », l’internationalisme zapatiste se réaffirme mais se précise également. « À partir de maintenant, notre parole commencera à être sélective quant à ses destinataires et, sauf en quelques occasions, ne pourra être comprise que par ceux qui ont marché et marchent à nos côtés, sans céder aux modes médiatiques et à la conjoncture », avait-on pu lire dans leur communiqué 30 décembre. La « escuelita » apparaît ainsi comme une des manifestations de la redéfinition qui est à l’oeuvre en territoire zapatiste. Leurs objectifs s’éclaircissent, passant de l’anti-capitalisme à une définition de ce qu’ils veulent construire, comment, et avec qui. Et pour cela, « les zapatistes soulignent qu’il ne s’agit plus de faire la liste, connue jusqu’à la nausée, des NON de ce que nous refusons, mais d’élaborer collectivement les OUI qui caractérisent les mondes que nous voulons », expliquait Jérôme Baschet. Pour y parvenir, la solidarité nationale et internationale – mais pas n’importe laquelle, donc – est d’une importance cruciale. Elle permet le partage, mais également l’accumulation de forces, nécessaires pour se défendre contre les multiples agressions que subissent celles et ceux qui, par leurs idées et actions, remettent en cause le système mondial en vigueur. Construire et « lutter contre » sont ainsi deux démarches indissociables, qui, lorsqu’elles sont entamées de manière collective, sont plus facilement atteignables. En plus de la « escuelita », d’autres initiatives ont donc été annoncées au cours de l’année 2013, afin de favoriser le renforcement de cette solidarité. Au niveau international, un appel à constituer un réseau planétaire de luttes, appelé « la Sexta » (en référence à la Sixième Déclaration de la Selva lacandona), a été lancé. Sur le plan national, la lutte zapatiste suit aussi son chemin avec, principalement, la relance de la dynamique du « Congrès national indigène » qui fédère les luttes des peuples indigènes (plus de 50 au total) du Mexique contre l’exploitation de leurs territoires. Une réunion générale a alors été convoquée en août dernier, dès le lendemain de la clôture officielle de la « escuelita », à San Cristobal de las Casas. Organisée à l’initiative de l’EZLN, la « Chaire Tata Juan Chávez Alonso », a rassemblé des centaines de délégués des organisations indigènes de tout le pays, qui y ont dressé l’effrayante liste des attaques contre leurs territoires et leurs formes d’organisation communautaire, tout en partageant leurs stratégies de résistance. Une nouvelle Assemblée est convoquée les 31 janvier et 1er Février 2014 à Milpa Alta, dans la capitale du pays. Une chose est sûre, donc : si le combat des indigènes zapatistes est déjà bien avancé, il est également loin d’être terminé.

Les maisons et terrains familiaux se côtoient sur la communauté. Lorsqu’un couple souhaite fonder son propre foyer, il peut accéder à une parcelle inoccupée et s’y installer. © Eugénie
Les bananiers d’une famille et une poule qui gambade librement sur les terres surplombent le reste de la communauté. © Eugénie
Vue sur le terrain d’une des familles du village. © Eugénie
Un pont suspendu permet le passage au dessus du ruisseau qui traverse la communauté. © Eugénie
Vue sur l’épicerie collective et l’école communautaires. © Eugénie

Notes :

(1) Le 1er janvier 1994, date de l’entrée en vigueur du Traité de Libre-Echange entre le Mexique, les Etats-Unis et le Canada, des milliers d’indigènes de l’Etat du Chiapas organisés au sein de l’Armée Zapatiste de Libération Nationale (EZLN), déclaraient officiellement la guerre au gouvernement de leur pays.Leurs revendications étaient claires : terres, toits, santé, éducation, justice, paix mais également reconnaissance juridique de leur existence en tant que peuples indigènes et respect de leurs formes traditionnelles d’organisation. Cette rébellion ne se manifestait nullement comme un séparatisme : ce qu’ils réclamaient, c’était leur place dans la société nationale. Après plusieurs mois de conflits et de négociations, les Accords de San Andrés ont été signés le 16 février 1996 entre le gouvernement mexicain et l’EZLN, reconnaissant juridiquement la culture et les droits des peuples indigènes (dont leur autonomie). Ils n’ont jamais été appliqués.

(2) Historien médiéviste reconnu internationalement, Jérôme Baschet est sans doute aujourd’hui l’observateur francophone le plus proche de la rébellion des indigènes zapatistes du Sud-Est mexicain. Enseignant à l’École des hautes études en sciences sociales (Paris) et à l’Université autonome du Chiapas (San Cristóbal de Las Casas) depuis plus de quinze ans, il a consacré au mouvement zapatiste de multiples travaux, dont le remarqué La Rébellion zapatiste : insurrection indienne et résistance planétaire (Flammarion, 2005).

(3) Silvia Ribeiro est une chercheuse, journaliste et membre du groupe ETC au Mexique. Elle a participé à l’organisation de nombreuses campagnes liées à l’environnement et a suivi les négociations de divers traités environnementaux aux Nations Unies. Elle écrit régulièrement pour le journal mexicain “La Jornada” et est membre du comité éditorial de la revue latino-américaine “Biodiversidad, sustento y culturas”, publiée par GRAIN et REDES-AT, ou de la revue espagnole Ecología Política.

(4) Chercheur associé au Laboratoire d’Anthropologie des Institutions et des Organisations Sociales (LAIOS-IIAC/EHESS). Enseignant titulaire à l’Institut de recherche en éducation de l’Université Veracruzaine (IIE-UV) à Jalapa au Mexique. Membre de l’Equipe de recherche société-identité-pouvoirs en Amérique Latine (ERSIPAL-IHEAL) de l’Université Sorbonne Nouvelle – Paris 3. Doctorat en Sociologie (2009) réalisé en cotutelle (El Colegio de México/IHEAL-Paris 3) et recherches postdoctorales en Anthropologie de l’éducation (2010/2012) à l’Université Nationale Autonome du Mexique (UNAM). Enseignant et coordinateur de la Licence en Education Autochtone à l’Université Pédagogique Nationale à Cuernavaca (UPN Morelos).

(5) Journaliste, écrivain et ex militant afro-américain au sein du Black Panther Party, il a été condamné en 1982 à la peine de mort pour le meurtre de Daniel Faulkner, un policier de Philadelphie. Depuis, sa condamnation à la peine de mort a été commue en peine de prison à vie sans possibilité de remise de peine. Prisonnier politique reconnu, il a été symboliquement invité à participer à la « escuelita » par l’EZLN.

Références Bibliographiques :

- Comité clandestin révolutionnaire indigène 
Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale, 
sous-commandant insurgé Marcos, Communiqué du 30 décembre 2012, en ligne (en français) sur http://www.lavoiedujaguar.net/L-EZL...

- Bruno Baronnet, Thèse de doctorat en co-tutelle internationale, Autonomie et éducation indienne : les écoles zapatistes dans les vallées de la forêt Lacandone au Chiapas (Mexique), codirigée par Rodolfo Stavenhagen et Christian Gros, Centro de Estudios Sociológicos-El Colegio de México/Institut des Hautes Etudes de l’Amérique Latine-Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle.
- Bernard Duterme, MEXIQUE – « Le goût de la liberté des zapatistes » : entretien avec Jérôme Baschet, en ligne sur http://www.alterinfos.org/spip.php?...

- Raul Zibechi, Los zapatistas, el arte de construir un mundo nuevo (« Les zapatistes, ou l’art de construire un monde nouveau »), en ligne (en espagnol) sur http://desinformemonos.org/2013/09/...

- Mumia Abu Jamal, Los zapatistas enseñan una forma subversiva de vivir en el mundo (« Les zapatistes nous enseignent une forme subversive de vivre dans le monde » ), en ligne (en espagnol) sur http://desinformemonos.org/2013/08/...

- François Houtart, Mexique : les zapatistes existent toujours, en ligne sur http://www.michelcollon.info/Mexiqu...

- Silvia Ribeiro, Campesinos y zapatistas : la estrategia del caracol (« Paysans et zapatistes : la stratégie de l’escargot » ), en ligne (en espagnol) sur http://www.jornada.unam.mx/2007/08/...

source : http://paysanneries.hypotheses.org/..., avec l’aimable autorisation d’Eugénie

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