Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte

Oaxaca, le 28 mai 2014

Un rapide passage par la Réalité

Georges Lapierre

jeudi 5 juin 2014

Por eso nosotros como zapatistas no estamos para luchar por tomar el Poder : ni por elecciones, ni por las armas. Sino que estamos porque el pueblo decida su camino y lo haga sin partidos políticos que los engañan y no les respeta, y para defender a nuestros pueblos… Compañeros, todos y todas estamos en La Realidad por la realidad de lo que hizo los malos gobiernos, que nos quieren asesinarnos, destruir lo que se está construyendo aquí en la Realidad y les decimos al mal gobierno, el Pueblo Zapatista de La Realidad jamás permitiremos que la destruyan, será un día en realidad de este país lo que se está construyendo en La Realidad. Si no pudieron acabarnos el amanecer del 1 de enero de 1994 menos ahora. Porque es nuestro compromiso liberar es país, pase lo que nos pase, cueste lo que nos cueste y venga lo que venga. Desde las montañas del sureste mexicano Por el Comité Clandestino Revolucionario Indígena-Comandancia General del Ejército Zapatista Liberación Nacional. Subcomandante Insurgente Moisés. Mayo del 2014, La Realidad por la realidad de este país y un día será realidad en todo el mundo. Hoy en el año 20 de la guerra contra el olvido[1]

Il fait nuit depuis un bon moment, la caravane est arrêtée le long de la piste peu après la sortie de Guadalupe Tepeyac, une file de plus de quarante voitures, camionnettes, bétaillères, bien rangées le long de la terracería, sans compter les cinq autobus qui sont restés à Tepeyac. Il ne pleut pas et il fait chaud, des gens dorment dans les voitures, tout coincés, tout tordus sur leur siège étroit, la fenêtre ouverte. Ils dorment. La journée a été longue depuis San Cristóbal de las Casas et pas seulement la journée pour ceux et celles qui venaient de plus loin, de l’Oaxaca, de Mexico, du Michoacán, de Sonora ou même de Coahuila tout au nord. D’autres se sont étendus sur le bas-côté de la route, ils sont plus à l’aise mais comme entourés de l’humidité qui sourd du sol et de l’immense forêt toute proche. Ils dorment. D’autres, comme moi, n’ont pas trouvé le sommeil et marchent le long de la caravane, nous nous saluons d’un sourire quand nous nous croisons, nous n’avons plus la force d’engager une conversation. Le ciel étale ses nuages au-dessus de nos têtes avec quelques trouées sur les étoiles. La douce lueur de l’aube se fait attendre et pourtant je devine comme une prémonition de l’aurore. Rien ne semble changer, l’obscurité est installée dans son obstination ; et pourtant il me semble avoir perçu pour un court instant, une fraction de seconde, comme une imperceptible modification dans l’ordre immuable de la nuit, dans l’ordre immuable des choses, comme un imperceptible ébranlement du temps. Un peu plus tard la douce clarté de l’aube perçait l’obscurité pour envahir peu à peu ce qui n’était déjà plus qu’un passé. La caravane s’ébroue, nous repartons pour La Realidad.

Nous nous étions tous retrouvés à l’entrée du stade de baseball à San Cristóbal ce vendredi 23 mai. Je cherchais une place, je l’ai vite trouvée, à l’arrière de la camionnette du Conseil indigène et populaire Ricardo Flores Magón (CIPO RFM), une vieille connaissance. Je me suis retrouvé avec un Indien triqui, de la région haute où la présence du MULT semble à première vue moins envahissante que dans la région basse de Copala, un jeune Indien chinantèque de Tuxtepec et un Indien zapotèque, que ses compagnons surnommaient en rigolant, el padre, allez savoir pourquoi. Il est originaire de Yaviche dans la Sierra Norte. Yaviche est une agence municipale de Tanetze où sévissait au début de l’an 2000 un cacique intransigeant qui avait maille à partir avec cette petite commune indienne. J’y avais accompagné le CIPO ; cette organisation indigène y avait organisé une journée de la femme comme un défi lancé à ce cacique. Notre petite caravane avait traversé de nuit le bourg de Tanetze, dans un silence hostile où pesait la menace des tueurs à la solde du président municipal, pour être ensuite reçue vers une heure du matin avec des fleurs et en musique par les habitants zapotèques de Yaviche. Mon compagnon de voyage, qui devait tout de même être bien jeune à cette époque, se souvient de cette nuit et de la journée mémorable qui a suivi, au cours de laquelle ce furent les hommes qui ont fait la cuisine, lavé la vaisselle et qui se sont occupés des enfants et même des bébés que leur ont confiés, avec une certaine appréhension, je dois dire, leurs femmes. Il me dit que les problèmes subsistent entre la municipalité à majorité métisse, où les élections se font dans le cadre des partis politiques, et son village, qui reste attaché à ses usages et traditions. Nous a rejoints à la toute dernière minute un jeune couple formé par un Mexicain peintre et dessinateur à la personnalité agréable, et une Suédoise, qui allait connaître de terribles déboires sur la fin : insolation, déshydratation, vol de son passeport, de sa carte bleue et de son argent. Dans ce caravansérail du départ se rencontraient des gens venus de tous les coins du pays, certains se connaissaient de longue date, d’autres s’étaient aperçus au hasard des manifestations, ils se saluaient alors et cherchaient à retrouver le quand et le où, d’autres enfin présentaient les uns aux autres. C’est ainsi que j’ai fait connaissance avec le comisariado de los bienes comunales d’Ostula, un homme petit, carré, souriant et modeste. Je dois dire que j’ai été fort impressionné : Ostula, ce coin perdu sur la côte pacifique du Michoacán où tous les leaders indiens et en particulier les comisariados des terres communales sont systématiquement assassinés par les tueurs liés aux cartels de la drogue, ceci depuis que le peuple nahuatl de cette enclave a décidé en 2010 de réoccuper des terres convoitées par ces mêmes cartels. Depuis juin 2010, un homme tombe sous les balles des AK 47 ou disparaît, un autre le remplace.

« Juste quelques noms : Francisco de Asís Manuel, disparu à Santa María Ostula. Javier Martínez Robles, disparu à Santa María Ostula. Gerardo Vera Orcino, disparu à Santa María Ostula. Enrique Domínguez Macías, disparu à Santa María Ostula. Martín Santos Luna, disparu à Santa María Ostula. Pedro Leyva Domínguez, assassiné à Santa María Ostula. Diego Ramírez Domínguez, assassiné à Santa María Ostula. Trinidad de la Cruz Crisóstomo, assassiné à Santa María Ostula. Crisóforo Sánchez Reyes, assassiné à Santa María Ostula. Teódulo Santos Girón, disparu à Santa María Ostula… » Et voilà que je me trouve devant un de ces hommes à nouveau de pie, debout. Il me répond modestement que c’est moins dangereux maintenant.

Il est midi passé quand la caravane s’ébranle sous l’autorité un peu rude et parfois peu opportune des coordinateurs et coordinatrices d’Enlace civil de San Cristóbal. Le trajet a été émaillé d’incidents, de lenteurs, d’arrêts justifiés ou, pour nous, perdus au sein de la procession, difficilement compréhensibles, de retards et d’autres accrocs : Teopisca, Comitán, Las Margaritas, la nuit nous surprend alors que nous quittons Las Margaritas et que nous abordons la descente vertigineuse en direction de Guadalupe Tepeyac, je peux alors avoir une vue générale du cortège qui, comme une chenille géante aux soies lumineuses, se faufile avec un mouvement ondoyant et serpentin dans les courbes de la route. Il est bien tard quand nous traversons San José, territoire zapatiste, puis Guadalupe Tepeyac où l’on peut encore noter une présence zapatiste bien réelle dans ce haut lieu du soulèvement, occupé désormais par les forces de la réaction. Ici attendent les bétaillères zapatistes qui vont prendre les voyageurs des autobus, la piste qui mène à la Realidad est difficilement praticable pour les autocars, surtout en saison des pluies. Il est trop tard pour se rendre à La Realidad et nous allons devoir attendre le lever du jour.

J’ai voulu me rendre à La Realidad pour exprimer ma solidarité avec les zapatistes à ce moment, qui me paraît particulièrement crucial, de la guerre contre-insurrectionnelle que l’Etat mexicain mène contre eux. L’assassinat du votán Galeano est à mon sens un acte de guerre délibéré, voulu et conçu en haut lieu, et qui n’est pas sans évoquer la tragédie d’Acteal de décembre 1997 : chercher une confrontation intercommunautaire fournissant un prétexte pour une intervention de l’armée (dans les deux cas le plan a échoué grâce au sang-froid des zapatistes). Les agressions de groupes paramilitaires contre les communautés zapatistes sont constantes et systématiques, violentes, avec des blessés et parfois des morts, le sous-commandant Moïses le rappellera dans son allocution : « Ecoutez ce qu’est la CIOAC[2] : ils ont attaqué les compañeros du village 10 de Abril du caracol de Morelia, il y a quelques mois. Ils sont entrés dans la terre récupérée qui touche à celle des compañeros du caracol de La Realidad, il y a un an. Ils ont attaqué par balles les gens des Altos, il y a à peu près un mois. Ils ont attaqué par balles les gens de San José las Palmas près de Las Margaritas, il y a également un mois. Ils se sont affrontés il y a plus ou moins une quinzaine de jours aux gens de l’ejido Miguel Hidalgo, municipalité de Las Margaritas… C’est ça la CIOAC, des paramilitaires dirigés par des leaders paramilitaires, les Luises, avec leurs chefs suprêmes, Peña Nieto et Velasco[3]. » Pourtant cette fois-ci il semblerait bien qu’un pas de plus ait été accompli. Cette agression n’est pas seulement une provocation, elle se présente comme une tactique de guerre contre-insurrectionnelle. La mort de Juan Luis Solís, Galeano, zapatiste reconnu dans sa communauté, n’est pas un « accident » (une agression qui tourne mal), elle a été arrêtée en haut lieu. Il s’agit non seulement d’un test (voir comment va réagir la société dite civile) mais d’une menace très précise : la réponse de l’Etat à la dernière initiative des zapatistes, la rencontre avec les peuples indigènes. Un ultimatum en quelque sorte : si vous bougez, si vous prenez la moindre initiative, on tue. Je pense que les zapatistes l’ont pris dans ce sens. Ils ont aussi élaboré, il y a quelque temps déjà, une stratégie en fonction de la nouvelle configuration des forces qui s’est dessinée depuis le retour du PRI au pouvoir. La « disparition » annoncée de Marcos en tant que porte-parole de l’EZLN est un indice, l’indication d’un changement de stratégie. Le personnage, l’homme des médias, le métis, qui faisait le pont entre deux mondes, disparaît. L’homme de spectacle quitte la scène, les lumières s’éteignent, reste la réalité : la réalité d’une vie collective qui se construit et la réalité crue de la guerre menée contre la société, avec sa longue liste de morts. Déjà Moïses dans son intervention a opposé la réalité, ou le peu de réalité, du monde capitaliste à La Realidad, où une société libérée du pouvoir (dans laquelle ceux qui commandent obéissent) est en construction. Ce faisant, il a défini sa place et son rôle en tant que Subcomandante Insurgente Moisés. Il n’est pas métis, il ne cherche pas à faire le pont entre deux mondes, il appartient à un monde. Marcos en quittant ses habits de scène suggère, lui aussi, quelle sera désormais sa place : « Nous pensons qu’il est nécessaire qu’un de nous meure pour que vive Galeano, et afin que la mort soit satisfaite, nous lui donnerons un autre nom afin que vive Galeano et ainsi la mort emportera, non une vie, mais seulement un nom, quelques lettres vides de sens ; ainsi avons-nous décidé que Marcos cessa d’exister aujourd’hui même. » Il rentre dans le rang, au service de la collectivité, et nous pouvons bien deviner quel sera son service.

La caravane a mis 24 heures pour arriver, elle, à la Realidad. Et je me suis trouvé projeté dix-huit ans en arrière, été 1996, Rencontre intergalactique, nous sommes assis sur des chaises bancales sous un soleil de plomb sur la grande place qui s’étend devant les tribunes, Tacho, Moïses, Marcos sont présents, la rencontre va se clôturer, nous allons écouter les derniers discours. Cette fois-ci, nous sommes debout et en files indiennes, des jeunes filles, le visage couvert d’un passe-montagne, veillent à ce que nous soyons bien dans l’alignement, le soleil est toujours là, Marcos, Tacho, Moïses aussi, pourtant j’ai le sentiment très net qu’une page, un énorme pan du temps, est en train de se tourner. Nous représentions la société civile mexicaine et internationale, aujourd’hui la plus grande partie de cette vaste place est occupée par les zapatistes venus des autres caracoles. Le soleil de cette fin d’après-midi est encore vigoureux et je supporte mon sort en regardant mes compagnons zapatistes avec leur passe-montagne de laine noir. Nous écoutons avec un certain stoïcisme (et pour ma part un bon coup de soleil) les discours de l’après midi : Tacho, « nous ne cherchons pas la vengeance, mais la justice, nous voulons construire un autre monde reposant sur une éthique, non sur la violence, Galeano est vivant, cet homme discret est maintenant honoré et reconnu dans tous les caracoles zapatistes. Quand vous sortirez, je vous demanderai de ne pas vous en prendre aux gens qui sont à l’extérieur, notre véritable ennemi est le système capitaliste… » ; Moïses, « nous, membres de l’Armée zapatiste de libération nationale, nous avions la rage quand nous avons appris le lâche assassinat de notre compagnon, mais nous ne sommes intervenus qu’à la demande du Conseil de bon gouvernement de La Realidad, nous avons fait notre enquête et nous pouvons remonter toute la chaîne des paramilitaires depuis les tueurs jusqu’aux plus hautes instances du gouvernement en passant par la regidora et le président municipal de Las Margaritas. Le mauvais gouvernement nous considère, nous, les Indiens, comme des chiens et il pense que nous allons nous battre entre nous… ». Les textes de ces discours d’une haute tenue sont à la disposition de tout un chacun, ils proposent le choix de la vie sociale contre celui des armes et de la vengeance, allant ainsi à contre-courant des idées reçues concernant la révolution, l’anarchisme ou encore la libération des peuples. La priorité est donnée à l’organisation de la vie collective, l’armée est là uniquement pour protéger une vie sociale en construction.

Ensuite nous avons pataugé dans la boue, grignoté, discuté et puis beaucoup, dont moi, se sont couchés et endormis. Vers minuit un remue ménage m’a réveillé et puis cette voix lancinante qui disaient de nous mettre de nouveau en file indienne sur la place mais autorisant les « anciennes et anciens » à s’asseoir sur les bancs à l’arrière. Intrigué, j’ai laissé mes compagnons dormir et je suis allé m’asseoir dans l’ombre avec les anciennes et les anciens. Marcos nous demandait d’avoir la patience de l’écouter lire sa lettre de despedida (d’adieu). A la fin de sa lecture on entend en voix off :

Buenas madrugadas tengan compañeras y compañeros. Mi nombre es Galeano, Subcomandante Insurgente Galeano. ¿Alguien más se llama Galeano ? (On entend des voix et des cris) Ah, tras que por eso me dijeron que cuando volviera a nacer, lo haría en colectivo. Sea pues. Buen viaje. Cuídense, cuídenos. Desde las montañas del Sureste Mexicano. Subcomandante Insurgente Galeano[4].

Toutes les lumières se sont éteintes, nous étions tous plongés dans une profonde obscurité alors que de brefs éclairs trouaient la nuit du côté des tribunes. Ce fut un moment d’intense émotion. Silence. Un long silence. Puis les applaudissements ont éclaté, un tonnerre d’applaudissements qui s’est prolongé, prolongé. Alors, d’un seul coup, des trombes d’eau se sont abattues sur La Realidad ; comme pour éteindre le feu difficilement supportable d’une… révélation ? Non ce n’est pas le mot qui convient ; alors ? Alors j’ai vu du coin de l’œil un compagnon de longue date s’asseoir, demander une cigarette et la fumer en silence ; c’était la première fois que je le voyais fumer. Eh oui, nous venions de faire un rapide passage par la réalité.

Il était 2h08. De la nuit ? Du matin ? D’une prémonition ?

Oaxaca, le 28 mai 2014

Georges Lapierre


[1] Pour cette raison, nous, en tant que zapatistes, ne sommes pas là pour prendre le pouvoir ni par les élections, ni par les armes. Nous sommes là afin que le peuple élise son chemin et le fasse sans les partis politiques qui le trompent et ne le respectent pas, et pour défendre nos peuples… Compañeros, tous et toutes, nous sommes ici à La Realidad pour la réalité de ce qui a été fait par les mauvais gouvernements qui veulent nous assassiner, détruire ce que nous sommes en train de construire, ici à La Realidad, et nous disons au mauvais gouvernement que nous, le peuple zapatiste de La Realidad, ne permettrons jamais que soit détruit, un jour de la réalité de ce pays, ce qui est en train de se construire à La Realidad. S’ils n’ont pas pu en finir avec nous à l’aube du premier janvier de l’an 1994, encore moins maintenant. Car nous nous sommes engagés à libérer ce pays quoi qu’il en coûte, que passe ce qui doit se passer, qu’advienne que pourra.

Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain

Pour le Comité clandestin révolutionnaire indigène – Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale.

Sous-commandant insurgé Moïses.

Mai 2014, La Realidad pour la réalité de ce pays qui un jour sera la réalité dans tout le monde. Aujourd’hui en l’an 20 de la guerre contre l’oubli.

[2] CIOAC : Central Independiente de Obreros Agrícolas y Campesinos (Centrale indépendante d’ouvriers agricoles et paysans)

[3] Peña Nieto, Président de la République ; Velasco, Gouverneur du Chiapas.

[4] Passez de bonnes matinées, compañeras, compañeros. Mon nom est Galeano, Sous-commandant Insurgé Galeano. Ah, c’est pour cette raison qu’ils m’ont dit que quand je renaîtrais, je le ferais en collectif. Bon, qu’il en soit ainsi. Bon voyage. Faites attention, prenez soin de vous. Depuis les montagnes du Sud-Est Mexicain. Sous-commandant insurgé Galeano.

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