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Presse lundimatin : SAMIR, GRAINE DE RÉSISTANCE ET DE RÉBELLION
Flor de la palabra paru dans lundimatin#464, le 24 février 2025
mardi 25 février 2025, par
Partout sur la planète, et à chaque seconde, la Modernité patriarcale et coloniale, les industries capitalistes et les États-Nations menacent, mutilent et assassinent nos corps et nos territoires.
C’est un état de fait, partagé par les parties et le tout. Du Mexique à la France, en passant par le Congo, la Palestine et tant d’autres géographies.
Alors que la vie est chaque fois davantage menacée et que le système de mort intensifie sa guerre totale (invasions entrepreneuriales et militaires, dominations systémiques et destructions écologiques), certain•e•s prennent au sérieux notre avenir terrestre.
Contre la dégradation progressive de nos conditions d’existence, ils et elles résistent et se rebellent. Sèment la vie digne et libre pour toutes et tous. Tentent de ralentir la machine, si ce n’est de la détruire. Contournent ses rouages, dévient ses normes. Mettent leurs corps en défense des territoires et de la bio-communauté qui les habite.
Il ne se passe pas un jour sans que les polices et les armées blessent ou tuent des personnes innocentes ; parmi elles, il y en a beaucoup dont le seul « délit » est de défendre l’écosystème terrestre, un bocage, l’eau, de refuser un contrôle arbitraire d’identité, d’être racisé•e, de vivre différemment, ou de s’engager contre le système dominant.
Face à cette réalité planétaire, nous sommes nombreux•ses à nous indigner, à nous organiser et à crier « Non ! », « Ça suffit ! » (¡Ya Basta !). Et aujourd’hui, ici et ailleurs, s’opposer à la guerre éco-génocidaire d’Israël contre la population palestinienne et les territoires de Gaza ou contre la construction d’un énième mégaprojet inutile, c’est risquer sa vie.
Celle-là même qui animait Samir Flores Soberanes à lutter, dignement, pour défendre le territoire. Celle qui lui fut impunément ôtée, par balles, il y a 6 ans.
JOURNÉE MONDIALE : « JUSTICE POUR SAMIR FLORES SOBERANES ! 6 ANS D’IMPUNITÉ »
En février 2025, répondant à l’appel de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), du Congrès National Indigène (CNI) et du Front des Peuples en défense de la terre et de l’eau des États de Morelos, Puebla, Tlaxcala (FPDTA-MPT) à la « Journée Mondiale : Justice pour Samir Flores Soberanes ! 6 ans d’impunité » [1], nous, signataires de la Déclaration pour la Vie [2], appelons à l’organisation de rencontres et d’actions stratégiques, créatives et offensives, depuis chaque géographie et selon le calendrier de chacun•e, contre les mégaprojets inutiles qui affectent nos corps et nos territoires, et les industries transnationales qui en bénéficient.
Plusieurs personnes, collectifs et organisations ont déjà annoncé leur participation, depuis de nombreuses géographies, pour que la mémoire de Samir continue de fleurir, pour exiger l’arrêt immédiat des mégaprojets au Mexique, l‘arrestation et le jugement des criminels (des assaillants et des autorités impliquées), ainsi que la protection des personnes engagées dans la défense des territoires [3].
L’Appel à la « Journée Mondiale : Justice pour Samir Flores Soberanes ! 6 ans d’impunité » nous informe que « 6 bustes de Samir seront semés (…) dans les pays dont des entreprises sont ou ont été impliquées dans le crime du PIM : Elecnor (Euskal Herria), Saint Gobain (France), Bonatti (Italie), Macquaire (États-Unis), NarcoGouvernement (Mexique) » afin que « la responsabilité du gouvernement mondial capitaliste dans la mort de Samir et la lutte pour la vie ne soient pas oubliées ».
Aujourd’hui, nous portons la mémoire de celles et ceux, si nombreux•ses qui, luttant pour la vie, ont rencontré la mort imposée par le projet criminel et nuisible de la Modernité capitaliste et coloniale - avec la complicité active des États.
Depuis Slumil K’ajxemk’op, Terre Insoumise (autrefois Europe), nous appelons à nous organiser, différemment selon les manières de chacun•e, pour enquêter et cartographier les industries responsables des mégaprojets meurtriers et mortifères. À désarmer ces industries criminelles et à les déserter.
LA LUTTE DE SAMIR CONTRE LE PROJET INTEGRAL MORELOS (PIM)
Samir est un paysan Nahuatl de l’État du Morelos, infatigable défenseur de la terre et des peuples (ce qui lui valut de nombreuses menaces de mort, depuis 2012), fondateur de la radio communautaire d’Amilcingo (2014), membre du Congrès National Indigène (CNI), et à l’origine de la formation du Front des Peuples en défense de la terre et de l’eau des États de Morelos, Puebla, Tlaxcala (FPDTA-MPT). Fervent opposant au Projet Intégral Morelos (PIM) porté par le gouvernement « progressiste » de Andrés Manuel López Obrador (et son parti, MORENA), notamment contre la centrale thermoélectrique de Huexca, Samir fut assassiné le 20 février 2019. Son crime ? Celui d’avoir défendu la vie.
En 2018, le président de « gauche » Andrés Manuel López Obrador (AMLO) avait assuré, au cours de sa campagne présidentielle, qu’il ne poursuivrait pas le Projet Intégral Morelos (PIM), dénoncé depuis plusieurs années pour son inutilité et son caractère profondément nuisible (polluant et dangereux). Celui qui a imposé la première étape de la politique néolibérale nommée Quatrième Transformation (« 4T ») [4], laquelle soutient de nombreux mégaprojets au Mexique sous couvert d’impulser le “développement” moderne du pays, nous a démontré rapidement et de façon exemplaire qu’en haut, chez les bureaucrates et politiciens, dans les administrations de l’État, il n’y a pas de honte à ce que les déclarations publiques soient mensongères.
Dès son élection confirmée, l’ex-président mexicain a impulsé les démarches préalables aux travaux du PIM et à la « modernisation » du Mexique. Le Projet Intégral Morelos, c’est la construction de deux centrales thermoélectriques et d’un aqueduc dans l’État de Morelos, ainsi que d’un gazoduc traversant les États de Puebla, Tlaxcala et Morelos, régions volcaniques du centre du pays. Outre les pollutions reconnues des centrales thermiques et la dangerosité manifeste de ces activités en zone volcanique (dénoncées par de nombreux rapports scientifiques), le PIM représente une menace directe pour l’eau, les fleuves et les nappes phréatiques, ainsi que pour les communautés indigènes qui vivent-luttent dans les environs.
En préalable aux travaux de construction, le gouvernement mexicain a organisé des « consultations » auprès des populations locales, lesquelles ne respectaient pas les normes nationales et internationales en vigueur - dont la Convention 169 de l’Organisation Internationale du Travail (OIT) relative aux peuples indigènes. Condamné par de nombreux•ses défenseurs et défenseuses des territoires et des droits humains pour imposer son mégaprojet au gré de simulacres illégaux, de fausses « consultations », le gouvernement d’AMLO montrait son vrai visage. Celui d’un État au service du système dominant, répondant aux intérêts des multinationales et de la Modernité capitaliste.
C’est trois jours après l’organisation d’un forum en vue d’une ’consultation populaire’, lors de laquelle Samir Flores Soberanes avait dénoncé publiquement les mensonges de l’exprésident et les manipulations démagogiques du gouvernement, qu‘au petit matin, notre « compañero » a été lâchement assassiné par balles devant chez lui. En plus des déclarations mensongères et des irrégularités de droit, fréquentes dans les sphères de l‘État mexicain, le gouvernement d’AMLO, manifestement impliqué dans la situation qui a produit l’assassinat de Samir, nous a démontré la porosité des intérêts des crimes “organisés“ (cartels) et “désorganisés” (gouvernements), et des industries transnationales.
Les responsables intellectuels et matériels de son assassinat n’ont toujours pas été inquiétés, arrêtés et condamnés, faute d’une enquête sérieusement menée et de l’impunité structurelle qui permet au système de mort d’assassiner celles et ceux qui défendent la vie. Comme l’écrit justement l’EZLN : « six ans que ceux qui l’ont fait tuer gouvernent ».
6 ans plus tard, alors que la justice ne lui a toujours pas été rendue, Samir est devenu un symbole de résistance pour les peuples du monde en lutte et pour celles et ceux qui, au Mexique, dénoncent la continuité de la répression et du démagogisme de l’actuel gouvernement mexicain supposé de « gauche ».
Si Samir est l‘un des premiers activistes assassinés par la « 4T », d’autres personnes engagées contre les mégaprojets et pour la défense des territoires sont aussi constamment menacées, intimidées, blessées et tuées. S’il est absolument vital de célébrer la mémoire de Samir, n’oublions pas les nombreuses autres personnes assassinées et disparues au Mexique et dans le monde qui, bien que relativement peu connues, n’en demeurent pas moins importantes. Par exemple, en ce qui concerne la géographie mexicaine et le Projet Intégral Morelos, nous déplorons aussi l’assassinat de Francisco Vásquez, membre du conseil de surveillance de l’Association de la rivière Cuautla (Asurco), assassiné le 11 février 2022, alors qu’il travaillait sa parcelle de terre dans la municipalité d‘Ayala (Morelos, Mexique), pour avoir défendu le fleuve Cuautla de la spoliation industrielle et de l’extractivisme hydraulique. Depuis 2019, Francisco Vásquez continuait de porter la voix de Samir, et le combat de celles et ceux qui ne renoncent pas à lutter contre les intérêts nuisibles du mauvais gouvernement et des industries transnationales et ce, malgré de fréquentes menaces [5].
Depuis l’assassinat de Samir en 2019, le Congrès National Indigène (CNI) et l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) élèvent régulièrement la voix pour exiger « Vérité et Justice ». Celles-là mêmes qu’exigent le réseau d’entraide et les solidarités en France avec les personnes assassinées, les vies volées par la police et la gendarmerie nationales. Tels que Nahel, Adama, Lamine, et des centaines d’autres. Celles que nous exigeons pour Remi Fraisse, tué par un gendarme en 2014 en défendant le territoire contre le projet de Barrage à Sivens. Et pour tant d’autres personnes qui, bien qu’elles ne soient pas nommées ici, vivent dans nos cœurs et nos luttes.
Au Mexique comme en France et en Europe, l’impunité et le racisme structurels, comme la brutalité constitutive des industries et des institutions dominantes, ainsi que de leurs agents, favorisent les meurtres d’État et les crimes capitalistes.
CRIMINALISATION ET MILITARISATION AU MEXIQUE : HALTE AUX ATTAQUES CONTRE LES MEMBRES DE L’UCIZONI
Quelques jours après la publication du communiqué d’Appel, nous déplorons l’embuscade criminelle du groupe « Los pistoleros », appartenant au groupe armé « El 33 », perpétrée dans la zone limitrophe entre Santo Domingo Petapa et San Juan Mazatlán (Oaxaca, Mexique), qui a provoqué la mort de trois camarades de l’Union des communautés indigènes de la zone nord de l’Isthme (UCIZONI) en lutte pour la défense du territoire et contre les mégaprojets capitalistes.
Il s’agit de Wilfrido Atanacio Cristóbal, Victoriano Quirino Jiménez et Abraham Quirino.
À ce jour, la situation n’est toujours pas pacifiée à San Isidro El Platanillo, dans la municipalité de Santo Domingo Petapa, et les assaillants continuent de menacer d’attaquer la ville qui est d’ores et déjà retranchée. La population Ayuujk et les familles qui vivent à El Platanillo, ainsi que celles de San Juan Mazatlán, lesquelles sont particulièrement vulnérables en raison de la présence du groupe - armé de gros calibres d’usage exclusif de l’armée mexicaine, sont inquiètes, sujettes à de nombreuses intimidations, et au risque de violences et de déplacement.
Alors que l’Isthme de Tehuantepec, dans l’État mexicain de Oaxaca, a déjà été transformé en parc industriel éolien (avec l’implication d’EDF), calamiteux pour la faune, les communautés et les populations qui y vivent, d’autres mégaprojets menacent la viabilité et la pérennité de la région. Le projet du Corridor transocéanique, ambitieuse et nuisible alternative au Canal du Panama, reliant les océans Atlantique et Pacifique pour assurer les intérêts du commerce globalisé, l’immense réseau de gazoducs et d’oléoducs censé garantir la transition « verte » du capitalisme pillant l’énergie fossile et abreuver les industries d’Amérique du Sud, mais aussi européennes et asiatiques, les constructions et rénovations de voies ferrées et de raffineries, sont autant de menaces directes, et inquiétantes, à la viabilité de l’Isthme et à l’autonomie des communautés qui y vivent.
L’assassinat des « compañeros » de l’UCIZONI s’inscrit dans un contexte général, au Mexique, de criminalisation des défenseurs et défenseuses du territoire, et d‘intensification de la militarisation.
A cet égard, nous déplorons aussi le meurtre par balle d’Arnoldo Nicolás Romero, commissaire ejidal (propriété communale de la terre) de Buena Vista, Mixe, dans l’Isthme de Tehuantepec, et délégué de l’UCIZONI, dont le corps a été retrouvé le 21 janvier 2025. Entre mai 2021 et mai 2024, la Mission civile d’observation de l’Isthme a enregistré au moins 72 attaques, ainsi que 226 cas d’agression (harcèlement, agression physique, probable disparition forcée, déplacement interne, détention arbitraire, etc.) en relation avec l’imposition du Corridor interocéanique. À ce jour, 24 personnes indigènes en résistance pacifique contre le mégaprojet sont aussi inculpées.
Pourtant, malgré les inquiétantes criminalisations des défenseurs et défenseuses des territoires et des droits humains, la militarisation progressive du Mexique, ainsi que l’assassinat de ses membres, l’UCIZONI continue de résister.
Contribuant au tissage d’un réseau planétaire de lutte pour la défense des territoires et contre les megaprojets, des délégué•e•s de l’UCIZONI (dont l’actuel coordinateur, Carlos Beas) étaient présent•e•s à la table « Soulèvements populaires et constitutions écologiques et sociales en Amérique Latine » du Village de l’Eau, co-organisé par les Soulèvements de la Terre en juillet 2024 à Melles (Deux Sèvres, France).
Alors que l’UCIZONI a récemment co-organisé, en octobre 2024, la Rencontre continentale « Construire une alliance contre les gazoducs et les autres mégaprojets et pour la défense des territoires des peuples originaires », à laquelle étaient présentes des organisations, collectifs et mouvements de nombreuses géographies d’Abya Yala (374 délégué·e·s et représentant·e·s de peuples et d’organisations autochtones, écologistes, universitaires et journalistes, venus de 20 États de la République mexicaine, de 22 peuples autochtones et de 11 pays) et de quelques géographies européennes (dont française), nous dénonçons les crimes commis à l’encontre de ses intégrant•e•s et exigeons des mesures urgentes de protection. Il est vital de garantir, par tous les moyens nécessaires, que celles et ceux qui luttent pour la vie ne la perdent pas injustement. Nous exigeons une enquête libre et populaire, et que soient arrêtés les différents responsables de ce crime odieux.
FACE AUX MEURTRES D’ETAT ET AUX CRIMES CAPITALISTES, ORGANISONS-NOUS !
Les luttes pour la vie convergent pour garantir les conditions minimales de préservation de l’existence terrestre et pour détruire le système-monde qui blesse la Terre et assassine nos frères et sœurs. Ils et elles ne sont pas seul•e•s. Nous ne les oublierons pas, nous ne les abandonnerons pas.
Nous continuerons à lutter. Ils et elles composent nos voix et nos gestes, orientent nos pas et nos pensées. Dans la lutte, ils et elles vivent, encore, et toujours.
Comme l’affirme le communiqué d’appel auquel nous nous référons : « La justice viendra d’en bas et à gauche, en commun ».
Peut-être qu’un internationalisme matériel, à l’heure de la globalisation néolibérale et de sa guerre totale, peut commencer par l’exigence, pratiquée à partir de différentes modalités d’action, du retrait immédiat de « nos » entreprises transnationales, celles coresponsables de la dévastation écologique et du meurtre d‘activistes, des géographies dans lesquelles elles sont implantées.
Organisons-nous ensemble. Dénonçons et confrontons les transnationales qui résident dans nos quartiers, informons leurs salarié•e•s et mettons-les face à la responsabilité de leur entreprise sans, bien sûr, reproduire les horreurs dont elles sont responsables.
En commun, et depuis en bas, nous pouvons y arriver. Petit à petit.
Samir Vive ! La lucha sigue !
Flor de la palabra - collectif de traduction de la Sexta francophone
PS : A titre informatif, en ce qui concerne la géographie mexicaine et les multinationales d’origine française qui y opèrent :
Le siège social de l’entreprise Saint Gobain, impliquée dans le PIM et le meurtre de Samir, est situé à Courbevoie (92400) ; celui d’EDF est situé à Paris (75008) ; celui d’Alstom, impliquée dans le train touristique et militaire mal-nommé Train Maya, est situé à SaintOuen-sur-Seine (93400) ; celui de Danone, impliqué dans la spoliation de l’eau des peuples du Cholulteca, est situé à Paris (75009), etc...
[2] EZLN, « Une déclaration…pour la vie », 01/01/21 : https://enlacezapatista.ezln.org.mx/2021/01/01/declaration-commune-dune-partiede-leurope-den-bas-et-de-larmee-zapatiste-de-liberation-nationale/
[3] Convocation ouverte à rejoindre les journées mondiales ’Justice pour Samir Flores Soberanes, 6 ans d’impunité : https://enlacezapatista.ezln.org.mx/2025/02/13/convocatoria-abierta-a-sumarse-a-las-jornadas-globales-justicia-para-samir-floressoberanes-6-anos-de-impunidad/ Traduction : https://wp.me/p8qHTQ-2Sy
[4] La « seconde étape » de la 4T est actuellement mise en place par la présidente Claudia Sheinbaum (MORENA).
[5] https://reporterre.net/Au-Mexique-un-defenseur-de-l-eau-assassine
Voir en ligne : l’article original
Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte