Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Transformer le monde sans prendre le pouvoir

Entretien avec Jérôme Baschet

jeudi 20 février 2003

Plus de 20 000 zapatistes ont occupé San Cristóbal de las Casas le 1er janvier 2003, ils n’avaient cette fois que leurs machettes ou bâtons de paysan en main. Après les prises de parole de Fidelia, Omar, Mister, Brus Li, Esther, Tacho et David, commandant-e-s de l’EZLN, ils ont quitté la principale ville du Chiapas le lendemain matin, non sans avoir démontré leur capacité d’organisation et leur esprit de résistance. "Nous connaissons le monde (...) parce que nous connaissons tous ces hommes et femmes de tous les pays qui sont arrivés dans nos villages, ils nous ont parlé de leurs luttes, de leurs mondes et de tout ce qu’ils font. À travers leurs paroles nous avons voyagé et nous avons vu et connu plus de terres que n’importe quel intellectuel", a expliqué le commandant Mister.

En France, les médias ont ignoré la manifestation.

Après vingt et un mois de silence, l’armée zapatiste (EZLN) s’est-elle isolée, affaiblie ou renforcée ?

Le plus remarquable est sans doute que l’EZLN soit parvenue à franchir sans sombrer une passe très périlleuse et ait pu surmonter l’énorme déception des lendemains de la Marche de la dignité indigène, il y a tout juste deux ans : une marche qui a été un succès par l’ampleur des rencontres et des mobilisations qu’elle a suscitées, mais qui n’a eu aucun résultat en termes législatifs. Il y a eu là un moment de découragement qui a sans doute été très difficile à surmonter, mais qui l’a été. Je crois que c’est le principal acquis de cette période.

Par ailleurs, il y a sans doute une usure qui continue à se faire sentir, qui n’a pas commencé avec la marche mais qui a continué malgré la marche. Une difficulté à maintenir l’esprit de résistance des communautés dans des conditions matérielles très précaires. Il y a sûrement des gens qui ont quitté l’organisation, mais le fait d’avoir surmonté cette épreuve est le signe d’une force indéniable. On aurait pu penser qu’après une épreuve de cette sorte l’EZLN allait tomber en déliquescence, se dissoudre. C’était l’une des hypothèses possibles. Cela n’a pas été le cas, l’organisation a résisté, elle a fait la preuve de sa capacité de mobilisation lors de la manifestation du 1er janvier de cette année, très importante par son ampleur mais aussi par le degré d’organisation qu’elle a démontré. Donc, malgré le rétrécissement de l’espace des communautés zapatistes, il y a un acquis, une démonstration de résistance très importante.

Avec la réapparition des zapatistes et la fin du silence de leur commandement, y a-t-il un durcissement de leurs positions vis-à-vis des partis politiques, particulièrement du Parti de la révolution démocratique (PRD, gauche) ?

Réapparition, oui, indéniablement ; fin du silence, c’est le moins qu’on puisse dire, puisque nous sommes maintenant soumis à une rafale de communiqués, au rythme d’un tous les deux ou trois jours, à peu près. Réapparition publique lors de cette manifestation du 1er janvier, avec son caractère impressionnant et symboliquement très fort, c’est clair. Mais je ne vois guère de durcissement de la position de l’EZLN et pas d’inflexion très sensible. L’attitude très dure à l’égard des partis politiques en général et en particulier du PRD n’est pas vraiment nouvelle. Il y a beaucoup d’antécédents à cette attitude qui a certes un peu varié au gré de la conjoncture politique, notamment aux moments où le PRD appuyait les demandes zapatistes et indigènes en général. Cette posture des zapatistes est logique, compte tenu de la participation du PRD et en particulier de ses sénateurs au vote de la contre-réforme indigène. Ce vote du PRD a été dénoncé très clairement au lendemain de l’approbation de la contre-réforme, fin avril 2001, et l’EZLN a alors lancé des mots très durs contre la "trinité infernale" qui incluait aussi bien les politiciens du PRD que du PAN ou du PRI. C’est aujourd’hui la même chose qui ne fait que s’amplifier. Les zapatistes ont toutes raisons d’être furieux à l’égard d’un parti qui se dit de gauche et qui a voté avec les autres forces politiques représentées au Parlement cette loi tout à fait contraire aux demandes des zapatistes et des indigènes en général. C’est assez logique.

Que penser de l’incompréhension que rencontre aujourd’hui le mouvement zapatiste dans les médias [1] en France ? De la charge contre Marcos et l’EZLN pratiquée par les magazines de la "gauche cathodique" (Les Inrockuptibles [2], Télérama, etc.) au sujet de la correspondance sur la question basque comme de leur silence total après la manifestation du 1er janvier ?

Il me semble que ce n’est pas un phénomène nouveau. On le constate depuis 1994, et plus encore depuis la rencontre "intergalactique" de 1996. Le discours de la presse française en particulier, mais aussi d’autres pays européens, est catastrophique. J’ai l’impression que, dans le cas récent de la polémique autour des échanges de Marcos sur la question basque, on assiste en fait à la reprise des archétypes que les médias ont construits sur les zapatistes et sur le personnage de Marcos depuis 1994 : un mouvement anecdotique, anachronique, réductible à la dimension médiatique de son porte-parole (par parenthèse, l’idée d’un Marcos omniprésent dans les médias fait un peu sourire, surtout en France) et à son répertoire exigu de symboles qui deviennent des obsessions pour les journalistes français comme le fameux passe-montagne. Il y a peu, un hebdomadaire faisait encore une fois sa une sur le passe-montagne de Marcos, mais déjà, en décembre 2000, Le Monde passait par pertes et profits l’essentiel d’une conférence de presse de Marcos et focalisait l’attention sur l’annonce supposée d’un renoncement audit passe-montagne. Ce sont les mêmes stéréotypes qui fonctionnent, qui sont repris inlassablement d’article en article avec, dans certains cas, une intention de nuisance évidente, une malveillance qui utilise tout ce qui peut servir à déconsidérer les zapatistes et Marcos en particulier, avec la plus évidente mauvaise foi. Parler, par exemple, du "soutien ahurissant (de Marcos) aux terroristes de l’ETA" (Télérama du 8 janvier 2003) est un mensonge pur et simple, puisque de tout ce dossier on peut ne retenir qu’une seule chose, c’est que, dans ses deux lettres à l’ETA, Marcos dénonce très clairement les méthodes et les principes d’une organisation qui "a fait de la mort de la parole son négoce" (avant-garde autoproclamée qui prétend agir en représentation de tout le peuple basque, certitude de détenir la vérité absolue qui conduit à "tuer tous ceux qui ne souscrivent pas à cette vérité", recours au crime, attentat contre la vie de civils, réponse aux mots par des balles). C’est aux antipodes de tels principes que se situe l’EZLN et il suffit de lire ces deux textes pour voir qu’il n’y a pas d’effort minimal d’information dans presque tous les articles parus sur ce thème.

De jeunes Tzotziles, Tzeltales, Choles, Tojolabales... nés, comme l’EZLN, en 1983, vont avoir vingt ans. Cette nouvelle génération s’est-elle transformée avec ce mouvement ?

C’est une préoccupation évidente des zapatistes. L’attention qu’ils portent à la mise en place de projets éducatifs, qui sont devenus maintenant réalité, montre bien qu’ils ont ce souci de former de nouvelles générations, zapatistes ou non, mais en tout cas engagées dans la résistance et la lutte. Ces jeunes sont là, on sent leur enthousiasme et leur énergie. Mais en même temps que va-t-il advenir du mouvement zapatiste et, de manière plus générale, de la lutte indigène dans un contexte qui est très difficile ? Ces acquis et ces germes d’avenir sont là, mais encore faut-il que les conditions permettent que cette résistance se développe et ne s’épuise pas. Le risque d’affaiblissement est toujours présent, et tout cela conditionne la possibilité pour ces germes d’espérance de se développer vraiment.

On a parlé, au sujet des origines du zapatisme, des "matrices" dont ce courant serait issu, comme la théologie de la libération, certaines tendances du marxisme ou de l’anarchisme (Flores Magón) au Mexique. Une recherche sociale comme celle de John Holloway [3] semble à son tour influencée par l’expérience du mouvement indigène au Chiapas. Le zapatisme est-il devenu lui-même une matrice ?

Une matrice, je ne sais pas. Le terme correspond peut-être mal à l’indéfinition revendiquée par les zapatistes. Qu’il y ait des traces très fortes, des empreintes, sur les gens, sur les jeunes dans les communautés indiennes, c’est certain. On sent chez eux une possibilité de parler, une récupération de leur histoire en même temps qu’une ouverture sur le monde, une réflexion politique et morale en train de se fortifier, mais j’insiste sur la fragilité de tous ces projets, de toutes ces réalisations en cours, parce qu’elles se font toujours dans des situations d’urgence, de difficultés très grandes et qu’elles peuvent être interrompues du jour au lendemain. Il n’y a pas de garantie absolue que tout ce qui est en train de se développer puisse réellement croître comme on le souhaiterait. Par ailleurs, vers l’extérieur, l’écho du zapatisme me semble indéniable. Il marque la pensée critique. Ce n’est peut-être pas très sensible en France, mais ça l’est dans d’autres pays, et certainement au Mexique. Il y a un apport du zapatisme à la pensée critique qui se fait sentir dans un livre comme celui de John Holloway, Cambiar el mundo sin tomar el poder (el significado de la revolucion hoy), dont le titre - "Changer le monde sans prendre le pouvoir (le sens de la révolution aujourd’hui)" - est la reprise directe de l’un des thèmes principaux des zapatistes. La formule semble destinée à circuler amplement à travers le monde, de cercles de réflexion en publications et de publications en manifestations ; elle amène certainement à reformuler les apports du marxisme et les traditions libertaires. Cette part toujours active du zapatisme est bien là, je crois.

Propos recueillis par Marc Tomsin.

* Jérôme Baschet a écrit L’Étincelle zapatiste (éditions Denoël), voir Le Monde libertaire hors série de l’été 2002.

Entretien publié à Paris dans Le Monde libertaire n°1308, du 20 au 26 février 2003

Notes

[1] La désinformation et le confusionnisme culminent avec les éditions Mille et une nuits, qui publient Marcos, le maître des miroirs, essai de Vazquez Montalban, et vont jusqu’à annoncer, en "quatrième de couverture", qu’après avoir "marché sur Mexico en 2001" Marcos a signé un accord avec le gouvernement et, bien sûr, "ôté son fameux passe-montagne", révélant son identité.

[2] Un certain Marc Saint-Upéry écrit dans l’hebdomadaire des BBB (bourgeois, blancs, branchés) une méchante diatribe contre "le sous-commandant en dessous de tout", accusé d’être "solidaire des tueurs d’ETA", et exige des "représentants de l’EZLN (...) une rectification de leur position". Tout s’éclaire si on lit, dans Le Monde diplomatique de janvier, du même Saint-Upéry, journaliste à Quito, un éloge de l’organisation indienne d’Équateur qui a "su combiner lutte sociale et pratique institutionnelle".

[3] Irlandais installé au Mexique, chercheur en sciences sociales de l’université de Puebla.

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