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Chroniques du Mexique en luttes, 21 novembre.

Annick Stevens

jeudi 23 novembre 2006

CHRONIQUE DU MEXIQUE EN LUTTES, 21 NOVEMBRE 2006

Naissance de l’Assemblée populaire des peuples du Mexique, pour la démocratie directe issue de la tradition indigène.

Ce 20 novembre a été un jour historique au Mexique pour plusieurs raisons. La plus importante pour l’avenir est probablement la constitution officielle de l’Assemblée populaire des peuples du Mexique (APPM), qui regroupe 19 assemblées populaires, dont l’APPO, et 75 organisations sociales et politiques. L’APPM cherche à former un front le plus large possible contre la domination politique et économique de droite ; c’est pourquoi elle invite les zapatistes de l’Autre Campagne et le "Front élargi progressiste" (c’est-à-dire le PRD et les petits partis qui lui sont alliés) à se joindre au mouvement ; seuls sont exclus les groupes liés au PRI ou au PAN, dans la mesure où il doit s’agir d’un « processus d’organisation populaire qui veut en finir avec les vieux cercles de pouvoir et où les décisions émanent directement des assemblées, avec une coordination horizontale, sans possibilité d’imposer des décisions depuis des petits cercles de pouvoir ». Parmi les objectifs de l’APPM, en effet, le plus révolutionnaire est sans doute celui de promouvoir la formation d’assemblées à tous les niveaux, depuis le plus local jusqu’au plus fédéral, afin de « retrouver les traditions collectives, communautaires et populaires qui trouvent dans les assemblées l’expression la plus complète et la plus développée de la démocratie directe ».

La première activité de l’APPM sera l’appui au plan d’action de l’APPO, qui comprend, demain mercredi, une mégamarche vers la ville d’Oaxaca, des blocages de routes autour de celle-ci, et des meetings devant une quinzaine d’ambassades dans divers pays du monde.

À Mexico, les promesses du « Président légitime » López Obrador.

La célébration de l’anniversaire de la Révolution dans le centre ville de Mexico, c’est d’abord une foule de plusieurs centaines de milliers de personnes qui assiste au défilé commémoratif, culturel et sportif, dans une atmosphère joyeuse et bon enfant. Mais cette année c’est surtout l’occasion qu’a choisie le candidat présidentiel, évincé par fraude, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), pour prendre symboliquement ses fonctions de Président légitime, avant que son rival Felipe Calderón ne le fasse officiellement le 1er décembre. Devant la foule accourue de tous les coins de la république, AMLO s’est engagé à protéger les droits du peuple, défendre le patrimoine et la souveraineté nationale et entamer la transformation profonde du pays. À cette fin, il a annoncé un programme en 20 points, parmi lesquels des initiatives légales pour affronter les monopoles économiques liés au pouvoir et pour favoriser l’économie populaire.

En préparation du 1er décembre, le Palais législatif où doit se passer la cérémonie d’investiture de Calderón s’est transformé en une véritable place forte, gardée par des centaines de policiers, et dont tous les accès sont désormais scellés, murés, contrôlés. Une exposition consacrée à Pancho Villa, qui devait être inaugurée aujourd’hui, a été interdite par le PAN, au grand dam de tous les autres groupes politiques qui estiment les mesures de prévention démesurées. Qui sait cependant ce qui va se passer ce jour-là ? Une banderole sur le zócalo annonçait clairement : «  La démocratie est morte. S’il n’y a pas de solutions, ce sera la révolution ».

Toujours l’état de siège à Oaxaca.

Dans la capitale d’Oaxaca, des affrontements ont eu lieu entre la Police fédérale préventive (PFP) et les quelques 1 500 partisans de l’APPO qui avaient organisé une marche pour commémorer l’anniversaire de la Révolution. Durant tout l’après-midi, les jets de pierres et les pétards ont lutté contre les gaz lacrymogènes et les matraques, avant que la PFP finisse par se retirer de la zone de la manifestation. On compte 53 blessés du côté de l’APPO et au moins 5 du côté des policiers. Plusieurs manifestants ont été arrêtés et remis aux autorités judiciaires. Plusieurs journalistes et preneurs d’images, y compris appartenant à des agences de presse internationales et à la toute puissante télévision TV Azteca, ont été poursuivis et agressés par des policiers.

La Ligue mexicaine de défense des droits de l’homme dénonce le fait que « La Police fédérale préventive continue à violer les droits de l’homme, outrepasse ses fonctions et, au lieu de rétablir la paix, provoque le contraire » ; elle demande au gouvernement fédéral de retirer la PFP de l’État, vu que « sa présence aiguise le conflit ». Une femme n’ayant aucun lien avec l’APPO a porté plainte pour agression sexuelle de la part de policiers, et l’APPO dénonce un harcèlement continuel vis-à-vis des femmes de la part de la force d’occupation policière qui campe toujours dans le centre ville.

La radio libre sympathisante des insurgés, Radio Universidad, est toujours complètement entourée de barricades et gardée comme une forteresse ; la professeure de médecine Berta Muñoz, qui avait assuré l’antenne durant les sept heures d’assaut policier le 2 novembre, est désormais cantonnée à l’intérieur des locaux de la radio en raison des menaces de mort qu’elle reçoit sur son portable et qui sont diffusées par la radio proche du gouvernement. Elle a confié à une journaliste de "La Jornada" que rien ne serait plus pareil à l’université, qui doit désormais se rapprocher du peuple et lui donner la parole.

Quant au gouverneur de l’État, Ulises Ruiz, comme seule réponse à l’immense mouvement populaire qui réclame sa démission, il a déclaré que «  celui qui retire et impose, c’est Dieu ». Cette tranquille assurance de gouverner de droit divin lui a valu le sévère reproche du coordinateur de la commission « Justice et Paix » de l’archidiocèse d’Oaxaca, pour avoir évoqué le nom de Dieu pour « justifier son maintien au pouvoir, qui manifestement est autoritaire, méprisant, despotique et tyrannique. Quand on idolâtre le pouvoir, on tombe dans la fétichisation et on n’écoute plus la voix du peuple. »

Du côté des zapatistes.

D’État en État et de communauté en communauté, l’Autre Campagne, entamée il y a déjà presque un an, continue de donner la parole à toutes les victimes des confiscations de terres, des assassinats et disparitions, de la misère imposée par les grands propriétaires et leurs milices privées, les caciques et leurs policiers corrompus, les narcotrafiquants et leurs blanchisseurs. Donnant ainsi une voix aux sans voix, elle permet au moins de révéler à quel point la façade de démocratie et d’État de droit qu’affiche le Mexique vis-à-vis de l’extérieur est un leurre et une mascarade.

Hier, des milliers d’indigènes, bases d’appui de l’EZLN, ont bloqué diverses routes du Chiapas pour manifester leur soutien aux revendications de l’APPO.

Annick Stevens, à partir de "La Jornada".

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