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Les dessous d’une « révolution » avortée

Poker menteur en Équateur

Maurice Lemoine

lundi 31 janvier 2000

On aurait tort de sourire des tribulations en apparence exotiques d’une petite nation sud-américaine, l’Équateur, qui voit accéder au pouvoir son sixième président en trois ans, qui a destitué l’un d’entre eux, M. Abdula Bucaram - « El Loco » (le fou) -, pour « incapacité physique et mentale », et qui semble remettre à l’ordre du jour cette vieille plaisanterie éculée selon laquelle le journaliste, débarquant dans la capitale, demande, à la réception de l’hôtel, une chambre « avec vue sur le coup d’État »...

Certes, l’histoire paraît un peu folle. Elle voit, le 21 janvier dernier, une foule d’indigènes envahir le Congrès avec l’aide d’une poignée de jeunes militaires en rupture de ban. Les uns et les autres destituent le président Jamid Mahuad avant de former une junte de salut national composée d’un général, M. Carlos Mendoza, du président de la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie) Antonio Vargas, et de M. Carlos Solarzano, ancien président de la Cour suprême. Trois heures plus tard, trahissant ses compagnons et ses engagements, roulant les indigènes dans la farine, le général Mendoza fait marche arrière, démissionne, propose et impose le vice-président Gustavo Noboa comme nouveau chef de l’État.

Certes l’histoire paraît un peu folle... Au-delà des apparences, elle doit pourtant très peu à un quelconque folklore andin.

L’Équateur : un pays riche en ressources naturelles (pétrole), 12 millions d’habitants, dont 4,2 millions d’indigènes qui vivent dans le dénuement, rejettent la politique économique libérale et revendiquent un État plurinational et multiethnique au sein duquel les lois indigènes régiraient les relations intercommunautaires, et où l’enseignement serait bilingue [1]. À deux reprises, au cours de la dernière décennie (1990 et 1994), ils se sont pacifiquement mais très vigoureusement soulevés, faisant (momentanément) plier les gouvernements [2].

C’est écœurés par une classe politique corrompue et incompétente que les Équatoriens, en désespoir de cause, ont élu M. Abdala Bucaram, lequel gouverne à partir de août 1996. Oubliant sa campagne démagogique et ses promesses de « gouverner pour les pauvres », il prend comme conseiller l’ultra-libéral ancien ministre argentin de l’économie, M. Domingo Cavallo. Début 1997, sont annoncées des hausses massives des tarifs publics et l’élimination des subventions sur des articles de première nécessité. Ces mesures sont d’autant plus mal vécues que les caisses de l’État sont devenues celle du clan Bucaram et que la prévarication fait loi. Syndicats, étudiants, mouvement indigène, Eglise entrent en ébullition, déclenchent une grève générale, le 5 février. Le violence du mouvement social est telle que les « élites » prennent peur. Le 6 février, le Congrès destitue le président. Fait significatif, en refusant d’imposer l’état d’urgence ordonné par M. Bucaram, les militaires, aux ordres du général Paco Moncayo, ont précipité sa chute. Au cours de l’épisode confus qui s’ensuit - trois présidents autoproclamés -, l’armée refuse d’assumer le pouvoir, se place en position d’arbitre et impose une solution « légaliste ». Le 11 février, le Congrès désigne son président, M. Fabián Alarcón, président de la République par intérim, jusqu’aux élections de 1998.

Le scrutin du 31 mai 1998 voit s’opposer M. Jamil Mahuad, « Harvard Boy », maire centriste de Quito, pour le compte du parti Démocratie populaire (DP) ; M. Alvaro Noboa, dit « El Gordito » (le petit gros), milliardaire populiste du port de Guyaquil, magnat du commerce, de la banane et de l’immobilier, appuyé par le Parti rodolsiste (PRE) du président déchu Bucaram ; M. Freddy Ehlers, journaliste et présentateur de télévision, pour le parti Citoyens Nouveau Pays, petite formation de centre gauche liée aux organisations indigènes ; M. Rodrigo Borja, ex-président (1988-1992) social démocrate de la Gauche Démocratique (ID), qui dispose d’un soutien de poids en la personne de l’ancien commandant en chef des forces armées Paco Moncayo ; enfin, le très conservateur Parti social chrétien (PSC), la plus importante force électorale du pays, ne présente pas de candidat : son leader naturel, M. Jaime Nebot, estime que le pays est « ingouvernable ». Le second tour oppose M. Mahuad à M. Noboa, deux candidats qui tous se déclarent vainqueurs, C’est finalement M. Mahuad qui, le 10 août, s’installe à la présidence [3].

Retour à la normalité, dans tous les sens de l’expression. Le prix du pétrole (35 % des exportations du pays) s’est effondré et les caisses sont vides. Un malheur n’arrivant jamais seul, des pluies torrentielles - conséquences dévastatrices du phénomène climatique « El Niño » - s’abattent sur le pays. Selon un bilan officiel publié en juin 1998, près de 350 000 hectares ont été détruits, le recul de la production agricole est estimé à 13 % [4]. Un mois après l’arrivée de M. Mahuad au Palais de Carondelet, la monnaie est dévaluée de 15 %, les prix des combustibles et de l’électricité quintuplent, ceux des transports publics augmentent de 40 %. Début octobre, le gouvernement annonce qu’il a l’intention de privatiser ou de mettre en concession plusieurs secteurs clés de l’économie : pétrole, électricité, télécommunications, ports, aéroports, voies ferrées et poste. Une première grève générale fait trois morts.

Le coup de semonce n’a pas porté. Confronté à un déficit public de 1,2 milliards de dollars (6 % du PIB), et surtout à une dette extérieure de 16 milliards de dollars (presque 50 % du budget national), le président Mahuad, en janvier 1999, présente son projet de budget : 41 % de celui-ci seront destinés au service de la dette extérieure. Comme il faut bien que quelqu’un règle l’addition, il annonce l’inévitable accélération des réformes structurelles et des mesures d’austérité : suppression des subventions au gaz domestique, aux tarifs électriques et au diesel, augmentation des prix et des tarifs des transports.

Dans un pays où plus de la moitié de la population est victime du chômage, où 60 % vivent sous le seuil de l’extrême pauvreté, où les employés publics ne sont plus payés depuis trois mois, où quatre millions de personnes survivent avec un salaire équivalent à 45 euros par mois (270 francs) et où les gouvernements successifs sont venus régulièrement au secours des banques à travers des prêts de la Banque centrale [5], l’annonce fait grand bruit. Le grand bruit se transforme en fracas quand, effectivement, début mars, surviennent une augmentation de 174 % du prix des combustibles et une hausse de 10 % à 15 % de la TVA. Et en tourmente lorsque la classe moyenne à son tour est mise à mort : après une dévaluation du sucre (la monnaie nationale), les banques sont fermées durant une semaine et un blocage partiel des comptes bancaires (50 % des comptes courants et de l’épargne, 100 % des dépôts à terme) est instauré.

Les organisations sociales, syndicales et indigènes déclarent la guerre au président, les Indiens menaçant de paralyser le pays. L’avertissement n’est pas pris à la légère. Ils ont montré leur force en 1990, en 1994 et lorsqu’ils ont provoqué la chute de M. Abdala Bucaram. En juin, le chef du commandement conjoint des forces armées (terre, air, mer), le général Carlos Mendoza, affirme qu’il est nécessaire de « donner un coup de gouvernail à la politique du pays ». Il n’est ni écouté ni entendu. Et pour cause. Le Fonds monétaire international (FMI) rôde dans les parages, négociant avec le président Mahuad un prêt de 400 millions de dollars et la « thérapie de choc » qui doit l’accompagner..

Le 5 juillet 1999, une grève éclate dans le secteur des transports (13,1 % d’augmentation du prix de l’essence en un an), qui va paralyser le pays pendant une quinzaine de jours. Dans le cadre d’un soulèvement populaire et indigène « Pour la vie, contre la faim » convoqué par l’alliance du Front patriotique, plusieurs milliers d’Indiens organisent une occupation symbolique de la capitale - « La marche du sacrifice ». Tous demandent une marche arrière dans le programme d’ajustement structurel. État d’urgence et militarisation du territoire : en province, à Latacunga, l’armée tire sur les indigènes qui coupent la route Panaméricaine ; 17 blessés par balles. Le haut commandement ne joue pourtant pas, face aux manifestants, la politique du pire. Le général Mendoza, recommande la tranquillité parce que « les seuls qui souffrent des affrontements sont les pauvres, les forces armées et la police [6] ». Premier coup de semonce pour la classe politique, le ministre de la défense, M. José Gallardo, évoque la possibilité d’un coup d’État.

Le 7 juillet, l’ex-président Rodrigo Borja (Gauche démocratique - ID) demande la démission du président. Le lendemain, M. Jaime Nebot (PSC) menace : « Si Mahuad ne renonce pas, nous pourrions envisager d’autres chemins pour trouver une succession à la présidence ». Le président recule, renonce à certaines des mesures économiques annoncées, lève l’état d’urgence et promulgue une amnistie pour les 561 personnes arrêtées durant les manifestations. Le 11 novembre, la Conaie, la Coordination des mouvements sociaux et le Front patriotique ne lui lancent pas moins un ultimatum : s’il ne modifie pas la politique néolibérale et s’il ne fait pas la lumière sur le mauvais usage de l’argent de sa campagne électorale avant le 31 décembre, ils lanceront un nouveau soulèvement populaire pour l’extirper de sa fonction.

Le peuple est las d’une corruption enkystée dans le pouvoir - politique, bancaire et judiciaire - et qui le maintient dans la pauvreté. Architecte du programme économique néolibéral, l’ex-vice-président Alberto Dahik coule des jours heureux à l’étranger où il s’est enfui après avoir été mis en examen pour « utilisation douteuse des fonds réservés ». L’ex-président Alarcón a été arrêté, accusé d’avoir couvert l’embauche de plus de mille pipones (emplois fictifs). Le président Mahuad a été mis en cause par M. Noboa pour avoir reçu de l’argent du narcotrafic, pendant sa campagne électorale, à travers son frère Jorge Eduardo Mahuad. Le 27 octobre 1999, M. Ramon Yu-Lee, le trésorier de la dite campagne et secrétaire de la présidence de la République, est placé en détention préventive pour corruption. Il a été dénoncé par le banquier Fernando Aspiazu (propriétaire de Banco del Progreso), détenu pour une présumée malversation de fonds publics...

Pris à la gorge, l’exécutif a suspendu le paiement du service de la dette extérieure (870 millions de dollars par an) [7]. Début janvier 2000, le sucre perd un cinquième de sa valeur en une semaine. Le 9 janvier, le président joue le tout pour le tout. Il décrète l’état d’urgence et, contre l’avis des hauts fonctionnaires de la Banque centrale, annonce la dollarisation de l’économie. À partir du 10, le taux de change sera définitivement fixé à 25 000 sucres pour un dollar (pour le plus grand profit de ceux qui possèdent des dollars achetés 5 200 sucres lorsque M. Mahuad arriva au pouvoir, mais pour le plus grand malheur des petits épargnants). Cette mesure, destinée à sauver la banque, met le feu au pays. Ou, pour le moins, à une partie de celui-ci. Car, majoritairement, les députés approuvent, forts de l’appui enthousiaste des banquiers, des secteurs de l’import-export, des grands industriels, en un mot des maîtres du pays. Fondamentalement, le PSC et le Parti rodolsiste, les terratenientes et oligarques - Febres Cordero, Nebot, Joyce de Ginatta, Bucaram, etc. - ne sont pas opposés à ce schéma colonial. Ils condamnent unanimement les protestations populaires, « subversives, antidémocratiques et déstabilisatrices du régime ». Mais, somme toute, s’ils avaient la certitude que la même politique sera poursuivie, ils ne seraient pas fâchés de se débarrasser d’un Mahuad soupçonné de vouloir accroître autoritairement son pouvoir. En ce sens, la « révolution des ponchos » qui s’annonce peut servir leurs intérêts. À condition, bien sûr, de savoir la canaliser... Commence alors, dans ce pays où partis politiques et milieux économiques multiplient depuis toujours alliances contre-nature et trahisons, une fantastique partie de « poker menteur » dans laquelle chacun, poursuivant ses objectifs propres, avance masqué.

Premier effet de la dollarisation, les prix augmentent de 35 %, voire de 60 % dans les marchés de Quito. Le Front patriotique (FP - gauche), regroupement de divers secteurs sociaux, déclare le 9 janvier qu’il déclenchera une grève nationale pour exiger la démission du président, la dissolution du Congrès et de la Cour suprême de justice - « qui ne représentent pas les intérêts du peuple [8] » - et l’instauration d’un Gouvernement patriotique d’unité nationale. Il annonce également que sera remis prochainement au commandement conjoint des forces armées un « Programme de gouvernement pour un nouvel Équateur [9] ».

À partir du 11 janvier 2000, constitué démocratiquement avec la participation de 21 Parlements provinciaux, de très nombreux Parlements communaux, cantonaux et de quartiers, un Parlement national des peuples d’Équateur (PNPE), dirigé par Mgr Alberto Lunas, archevêque de Cuenca, et M. Antonio Vargas, président de la Conaie, siège sans discontinuer. Dans un appel au commandant général des forces armées et au commandant général de la police nationale, ce parlement parallèle réaffirme sa vocation pacifique, exhorte la force publique d’abandonner toute attitude violente et répressive : « Sur la base des principes universels du droit qui établissent que la souveraineté émane du peuple, que sa volonté est la base de l’autorité, principes garantis par la constitution de la République, le Parlement national des peuples d’Équateur affirme que la responsabilité de la force publique est d’accomplir sa mission fondamentale : la conservation de la souveraineté nationale, l’intégrité et l’indépendance de l’État ». À travers le décret 005 du 14 janvier 2000 [10], le PNPE entend juger le président Mahuad pour « trahison à la patrie [11] ». La prise de Quito et la paralysie du pays sont annoncées pour le 15 janvier.

Le 13 janvier, les indigènes coupent les routes et marchent effectivement sur Quito pour établir une junte de gouvernement qui garantisse une administration « ama quilla, ama llulla, ama shua » (« ni paresseuse, ni menteuse, ni voleuse »). Malgré un dispositif militaire massif, plus de cinq mille d’entre eux arrivent dans la capitale. Le vendredi 21, les événements se précipitent. Et l’on découvre que, les mêmes causes produisant les mêmes effets, le colonel vénézuelien Hugo Chávez a fait des émules [12]. Une partie de l’armée pactise avec le peuple. Au matin, alors que le Congrès est entouré d’un double cordon humain, indigène et policier/militaire, séparé par quelques mètres, environ 70 officiers, sous-lieutenants, lieutenants, capitaines et quelques colonels, emmenés par le colonel Lucio Gutiérrez, ordonnent aux forces de l’ordre d’abandonner les lieux. Le Congrès « pris », commence une vaste assemblée qui rassemble les représentants des organisations indigènes, des mouvements politiques de gauche et des syndicats. Quarante minutes plus tard, le président du Parlement national des peuples d’Équateur signe le Décret n°1, qui démet les membres des trois pouvoirs de l’État et dépose le président Jamil Mahuad. Avec le Décret n°2 est nommée une junte de salut national, triumvirat civico-militaire composé du colonel Gutiérrez, du président de la Conaie et de M. Carlos Solarzano, ancien président de la Cour suprême. À la télévision, le jeune officier appelle la société à se joindre à la rébellion dont il affirme qu’elle jouit du soutien de l’armée. De fait, le commandement conjoint demande solennellement la démission de M. Mahuad. Sans que l’on en comprenne très bien, sur le moment, les implications, après trois heures de négociations à huis clos, le colonel Gutiérrez remet son pouvoir au général Carlos Mendoza. Lequel, devant les caméras de télévision, jure de mener à son terme la tâche de la junte.

Le coup de théâtre survient trois heures plus tard. Appuyé par la totalité des officiers supérieurs, admettant qu’il n’a jamais eu l’intention de laisser ce triumvirat au pouvoir, le général Mendoza fait marche arrière. Le haut commandement entend n’apporter un soutien qu’à une solution « constitutionnelle ». Celle-ci sera trouvée en la personne du vice-président, M. Gustavo Noboa, investi le 22 janvier au cours d’une cérémonie célébrée au siège du Commandement conjoint, en présence des hauts commandants de l’armée de terre, de la marine et de l’aviation.

L’opposition politique triomphe et entérine à une large majorité la nomination de M. Noboa, défenestrant sans états d’âme le président élu à travers une interprétation large d’un article de la Constitution : l’« abandon de poste » (il a « quitté le territoire national » pendant quelques heures en se réfugiant à l’ambassade du Chili). Vilipendé par les indigènes pour sa trahison, le général Mendoza explique à qui veut l’entendre qu’il ne s’est livré à cette supercherie que pour gagner du temps et éviter un bain de sang. Il serait sans doute bien en peine d’expliquer pourquoi, après avoir demandé un changement dans la politique gouvernementale, il a projeté au pouvoir un homme, M. Noboa, dont les premières déclarations laissent entendre sans ambiguïté que la dollarisation de l’économie et le cap néolibéral seront poursuivis.

« Les forces armées appuieront le président Mahuad tant qu’il sera président », avait déclaré, non sans une certaine ambiguïté, le ministre de la défense José Gallardo, le 8 janvier. Le lendemain, dans un communiqué public, les forces armées rejetaient toute tentative de rupture de l’ordre juridique. Le 12 janvier, M. Gallardo démissionnait, remplacé par le général à la retraite Carlos Mendoza. Une fronde latente régnait dans les casernes et les milieux militaires. Le général Paco Moncayo, héros de la guerre contre le Pérou et chef des forces armées jusqu’en 1998, entré en politique et devenu député de la gauche démocratique, n’écartait pas, quelques heures avant le golpe, une « sortie à la vénézuélienne [13] ». Un certain nombre de jeunes colonels - Gutiérrez, Cobo, Aguas, Lalama, Brito - écoeurés par l’incurie politique, avaient pris contact, depuis novembre, avec les mouvements indigènes. Deux facteurs interviennent alors, qui vont expliquer le double-jeu du haut commandement. D’après des révélations faites ultérieurement [14], le président Mahuad, à travers MM. Benjamin Ortiz (ancien ministre des affaires étrangères) et José Gallardo, aurait proposé au haut commandement, deux jours avant la dollarisation de l’économie, un fujimurazo [15], auto-coup d’État lui permettant de concentrer tous les pouvoirs et d’aborder sans obstacle parlementaire ou judiciaires la crise sociale et financière. Qui plus est, ce même président Mahuad a annoncé la réduction du budget de l’armée [16].

Dans un pays où les enseignants et le personnel de santé ne sont pas payés, l’armée a vu son budget passer de 373 millions de dollars en 1985 à 589 millions en 1994 (3,2 % du PIB) [17]. Ce budget n’a plus de sens. Sous la pression du président américain William Clinton, qui veut pouvoir disposer d’alliés sûrs et unis à Lima et Quito dans sa lutte contre la guérilla colombienne, un accord de paix a été signé (26 octobre 1998) entre l’Équateur et le Pérou [18]. Tous les éléments sont réunis pour pousser le haut commandement à l’action : une réduction de son budget et un possible fujimorazo qui compliquerait les relations avec les États-Unis dont, du fait de la conjoncture colombienne, on peut attendre beaucoup. Dans son souci de prendre en tenaille les Forces armées révolutionnaires colombiennes (FARC) et de créer, à terme, s’il en était besoin, une force multinationale pour intervenir dans ce pays, Washington choie les armées péruvienne et équatorienne [19].

Dès lors, non seulement le haut commandement « laisse faire » les jeunes officiers rebelles, mais il les pousse à planifier le renversement du président. « Les généraux Mendoza et [Telmo] Sandoval, au cours de plusieurs réunions préalables de travail avec le mouvement indigène et les mouvements sociaux, ont défini les stratégies pour le renversement de Mahuad et un modèle alternatif de développement, témoignera ultérieurement le dirigeant de la Conaie. Tout a été concerté tant avec les deux généraux qu’avec les commandants intermédiaires des forces armées [20]. » Lorsque, dans la nuit du 20 janvier, M. Mahuad demande aux forces armées de « disperser » le mouvement indigène qui investit Quito, la mesure est unanimement rejetée par le haut commandement. On connaît la suite...

Dans un premier temps, et à l’exception du Venezuela, la communauté internationale, au nom de la démocratie, a condamné le golpe. Les États-Unis menacent alors d’isoler l’Équateur aussi durement que l’a été Cuba. Détail amusant, M. Alberto Fujimori, l’homme du fujimorazo, affirme « le total soutien du peuple et du gouvernement du Pérou à la République sœur d’Équateur et à son gouvernement présidé par le doctor Jamid Mahuad ». Une fois la mouvance révolutionnaire et tout risque de transformation sociale écartés, les États-Unis annoncent qu’ils sont disposés à travailler avec le gouvernement issu du coup d’État ! As usual...

Après avoir reçu le Grand collier de l’Ordre national du mérite afférent à sa fonction (26 janvier 2000), le président Gustavo Noboa appelle à la réconciliation nationale. D’une curieuse manière. Plus de deux cents militants et sympathisants de la Conaie ont été arrêtés. De même que les officiers rebelles, qui seront jugés pour « conspiration, sédition et rébellion ». Le Congrès entend se dépurer des députés « golpistes » - Paco Moncayo, René Yandún, Julio Noboa, Carlos Gonzalez (de la ID), Nina Pacari, Luis Talahua, Antonio Posso, Valerio Grefa et Miguel Pérez (Pachakutik). La ministre de la justice, Mme Mariana Yepez, a ordonné l’arrestation des députés sociaux-démocrates Paco Moncayo et René Yandún, dès la levée de leur immunité parlementaire. Un ordre de prison préventive a été lancé contre MM. Vargas et Solarzano. Des dirigeants du Mouvement populaire démocratique (MPD) et de plusieurs syndicats sont également poursuivis.

Le colonel Guillermo Pacheco, l’un des officiers qui a dirigé le golpe, s’est réfugié dans le consulat vénézuélien de Guyaquil, le 24 janvier, non sans avoir repris la fameuse phrase lancée par le lieutenant-colonel Chávez en 1992 : la rébellion est terminée... « pour l’instant » [21]. Pour les indigènes, M. Antonio Vargas ne reconnaît pas le nouveau président et annonce que la mobilisation va se poursuivre. Dans la sierra équatorienne, la force tellurique de la Conaie digère mal la « trahison ».

Les forces conservatrices ont gagné une bataille. Mais elles ont peut-être déclenché une guerre.

Maurice.Lemoine@Monde-diplomatique.fr

P.-S.

« Le Monde diplomatique »

« Misérable conflit entre le Pérou et l’Équateur »], par Pablo Paredes, mars 1995.

« La révolte très politique des Indiens d’Équateur », par Maurice Lemoine, novembre 1994.

Chiffres-clés.

Sur la toile :

Conaie. La Conféderation nationale des indigènes de l’Équateur reprend tous les faits du soulèvement jour par jour, les communiqués et déclarations politiques, et propose des pages sur l’histoire et la culture des Indiens d’Équateur (espagnol/anglais).

Derechos human rights. Informations sur la situation des droits humains en Équateur, les législations en vigueur et les organisations nationales de défense de ces droits (espagnol).

Page du peuple équatorien. Textes et déclarations politiques du soulèvement du 21 janvier 2000, un appel pour le soutien au peuple équatorien, des liens vers les organisations de défense des droits humains, le parti communiste équatorien et le mouvement populaire démocratique (espagnol et français).

Mundo Latino Noticias. Liens vers les principaux journaux équatoriens (espagnol).

Oil Watch. Organisation de résistance à l’exploitation pétrolière (espagnol, anglais).

Peuples indigènes en Équateur. Site très complet sur tous les peuples indigènes d’Équateur, leur poids politique, la situation agraire, la dispute aux frontières avec le Pérou et des liens avec les sites existants sur le pays (anglais).

Stop War. Liste de diffusion portant sur différents conflits dans le monde - dont l’Équateur (anglais, allemand, français).

BBC. Un dossier spécial sur le soulèvement indien (anglais).

Notes

[1] Selon Mme Nina Pacari, députée du mouvement indigène Pachakutik, le concept de plurinationalité « ne prétend pas introduire dans la Constitution l’existence de diverses nations à l’intérieur d’un État mais simplement la reconnaissance et le respect des différences grâce à un cadre juridique adéquat ».

[2] Lire « La révolte très politique des Indiens d’Équateur », Le Monde diplomatique, novembre 1994.

[3] Au premier tour, M. Mahuad était arrivé en tête avec 35,35 % des voix devant M. Noboa, 26,8 %. M. Rodrigo Borja (15,9 %) et Freddy Ehlers (14,3 %) firent alors campagne contre M. Noboa.

[4] « Équateur - 6. Perspectives générales », Nord-Sud Export, n° 371, Paris, 19 février 1999.

[5] On assiste à ce moment à la faillite de la deuxième banque du pays, le Banco del Progreso (c’est la neuvième faillite d’une institution bancaire en en un an).

[6] El País, Madrid, 6 juillet 1999.

[7] En 1999, l’inflation atteint 60,7 % et le sucre s’est déprécié de 67 %.

[8] El Nuevo Herald, Miami, 10 janvier 2000.

[9] Dans ce programme, il est dit entre autres que « la dette extérieure, l’un des facteurs qui stoppent le progrès social, sera reprogrammée et ne sera payée que dans la mesure où elle n’affecte pas l’attention aux nécessités sociales fondamentales du pays ». Au chapitre « Aires stratégiques » : « L’industrie nationale sera soutenue, en limitant l’action des grands monopoles. Les forces armées auront un rôle important dans l’économie nationale et dans la relance de la production ». Autres points : « Les différentes nationalités indigènes (...) feront partie du nouveau gouvernement ». Il sera établi un « contrôle énergique des prix des produits de première nécessité ».

[10] Extraits : « Considérant (...) que cette mesure [la dollarisation] constitue un renoncement à la souveraineté nationale, qu’elle attente à la majorité du peuple équatorien, à l’intégrité économique du pays et à la sécurité de l’État ; que la dollarisation ne protège que les intérêts des banquiers, de l’oligarchie et de la bancocratie, des spéculateurs et menace de causer des dommages irréparables à l’appareil productif du pays et à tout le peuple équatorien (...) ».

[11] Parlement national des peuples d’Équateur, Oficio 001 PNPE-2000, Quitxo, 16 janvier 2000.

[12] Auteur en 1992 d’une tentative de coup d’État pour sortir le Venezuela de la corruption et de la misère dans lesquelles la classe politique l’a jetée, le lieutenant colonel Chávez, militaire progressiste et « Bolivarien », après deux années de prison et une amnistie, a été élu président de la République en décembre 1998. Lire Ignacio Ramonet, « Chávez », Le Monde diplomatique, octobre 1999.

[13] El País, Madrid, 22 janvier 2000.

[14] Alexis Ponce, porte-parole national de l’Assemblée permanente des droits humains d’Équateur (APDH) (correspondance particulière, 17 janvier 2000) ; et Hoy, Quito, 25 janvier 2000.

[15] Auto-coup d’État perpétué en 1992, au Pérou, par le président Alberto Fujimori, avec l’aide de l’armée.

[16] Entretien accordé par le père du colonel Gutiérrez à Radio Ideal (Tena) et rapporté dans Hoy, 22 janvier 2000.

[17] De plus, l’armée contrôle la gestion d’une soixantaine d’entreprises publiques et perçoit de considérables redevances (3 % à 4 % des revenus) provenant de l’exploitation pétrolière.

[18] En janvier-février 1995, en 5 semaines d’affrontement avec le Pérou, l’Équateur a dépensé plus de 500 millions de dollars en armements. Sur ce conflit, lire Pablo Paredes, « Misérable conflit entre le Pérou et l’Équateur », Le Monde diplomatique, mars 1995.

[19] Dans le cadre de la lutte contre la guérilla colombienne, les États-Unis disposent d’une base en Équateur, à Manta, et de nombreux conseillers militaires US sont présents, aux côtés de l’armée de ce pays, sur la frontière équatoriano-colombienne. Lire Enrique Vigil, « le grand retour de Washington » et Pascal Drouhaud, « Apres négociations en Colombie », Manière de voir, n° 49, janvier-février 2000.

[20] Nuevo Herald, Miami, 24 janvier 2000.

[21] Nuevo Herald, 26 janvier 2000 (depuis, rentré sur Quito, le colonel Pacheco a été arrêté).

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