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Rendez-vous à Real de Catorce

La lutte des habitants et du peuple wixarika contre les mines canadiennes

jeudi 20 mars 2014

par Gene, Georges Lapierre

La route se perd dans l’infini rectiligne d’un crépuscule rose, mais le car vire à gauche et prend la direction des montagnes en empruntant un chemin soigneusement pavé de pierres rondes. Le bleu de la nuit s’obscurcit de plus en plus, illuminé çà et là par les scintillements des villages. La route monte et frôle des précipices pour s’arrêter enfin devant un tunnel creusé dans la roche par les mineurs de jadis. Lorsqu’on débouche de l’autre côté, on se retrouve plongé dans un décor de film : ce n’est pas pour rien que Real de Catorce est le premier des « villages magiques » du Mexique ! Le long de ses rues pavées, les maisons en pierre et en bois s’accrochent les unes aux autres pour escalader la montagne, où l’on devine les ruines des anciennes mines. Nous sommes à 2 750 mètres d’altitude et les sommets sont encore loin.

En réalité, la ville s’appelle Real de Minas de la Limpia Concepción de Guadalupe de los Álamos de Catorce [1]. Tout un programme et toute une histoire, liée à l’industrie minière. Car ce n’est pas l’agriculture qui fait vivre les habitants des montagnes, il faut pour cela descendre sur le haut-plateau (Bajío), où l’eau est plus abondante. Les Espagnols s’installent sur le site à partir de 1772 pour y exploiter les mines d’argent et y restent jusqu’en 1910. On peut dire que l’indépendance n’a jamais eu lieu et que l’Espagne n’a jamais relâché son emprise. Ainsi la Casa de la Moneda (Maison de la monnaie), où était frappée une partie de la monnaie du pays, appartenait-elle aux comtes espagnols de la Maza ; de 1863 à 1866, on y fabriquait encore des reales d’argent à l’effigie du roi d’Espagne. La décadence commence vers 1905 ; en 1910, lors de la révolution mexicaine, le village est mis à sac et détruit avec toute la rage que la haine des Espagnols avait éveillée chez les Mexicains. Pratiquement abandonné, il est alors connu comme « village fantôme » et ses maisons tombent petit à petit en ruine [2]. Pour survivre, il faut trouver d’autres ressources…

À l’heure actuelle, le gouvernement mexicain s’emploie à vendre le pays au grand capital : plus de cinquante pour cent du territoire est concédé à des entreprises minières. À Real de Catorce, ce sont les Canadiens de la First Majestic Silver Corporation qui veulent rouvrir les mines dont ils détiennent la concession sous le couvert de la firme mexicaine Real Bonanza. Ils ont à présent recours à une technologie de pointe extrêmement agressive dans ses procédés tant mécaniques que chimiques : non seulement ils extraient le minerai à des profondeurs pouvant atteindre mille mètres, mais ils utilisent le procédé dit de flottation, à base de cyanure, pour séparer l’argent des autres minerais comme le plomb et l’arsenic. Et pour cela, d’énormes quantités d’eau sont nécessaires. Sûre d’obtenir l’accord du gouvernement, la société a déjà embauché de la main-d’œuvre locale, notamment pour des travaux de nettoyage. Mais c’était compter sans le peuple wixarika ou huichol…

De Real de Catorce, on n’aperçoit pas le Cerro Quemado (la Colline brûlée), il est un peu en retrait et il nous faut une heure et demie pour atteindre son sommet. Il est au cœur de Wirikuta, l’un des cinq lieux sacrés des Wixaritari. Ce peuple originaire, établi dans la Sierra Madre occidentale entre les États de Jalisco, Nayarit, Durango et San Luis Potosí, continue à pratiquer ses rites ancestraux dans des lieux sacrés situés hors du territoire qu’il habite et orientés d’après les quatre points cardinaux.

Selon leurs croyances, les dieux, en particulier la Mère du maïs et de la mer, sont entrés par l’ouest, par Haramara, la Pierre blanche de San Blas, dans l’État de Nayarit. Au nord, à Hauxa Manaka, dans l’État de Durango, le premier homme s’est reposé, puis il a commencé à multiplier les graines et à semer du maïs. Mais à chaque fois qu’il semait du maïs, c’étaient des arbres qui poussaient, jusqu’à ce que la grand-mère Naakawe lui dise que le déluge était imminent et qu’il ferait mieux de construire un canoë pour se sauver et préserver les semences. Au sud, Xapawiyemeta, dans la lagune de Chapala (État de Jalisco), est le lieu de la divinité de la pluie. À l´est, dans l’État de San Luis Potosí, se trouve Wirikuta, la terre magique du peyotl, qui a permis à Kayaumari, le frère aîné, de chanter pour la première fois. Au centre, dans les grottes de Tee’kata, dans l’État de Jalisco, el abuelo fuego, le grand-père feu, vit au cœur du territoire wixarika, près de Santa Catarina Cuexcomatitlán.

Les Huicholes doivent se rendre en pèlerinage dans ces cinq lieux sacrés, et particulièrement à Wirikuta. Le Cerro Quemado est le but d’un voyage initiatique qui va de l’Océan au désert du Levant. Seuls l’entreprennent les hommes choisis par leur communauté qui se soumettent à de nombreux sacrifices : ils ne dorment quasiment pas, marchent dans la montagne pendant des semaines, et pratiquent le jeûne et l’abstinence sexuelle. Purifiés par l’ascèse, ils voient le Cerf, qui est à la fois le frère aîné, le peyotl et le maïs, et qui leur parle pour leur assigner leur place dans le monde. De plus, chaque année, le peuple wixarika se rend à cet endroit pour y récolter le peyotl. Partant des différents centres cérémoniels, chaque groupe arrive à l’un des autels de Wirikuta. Tous doivent cependant passer par tous les autels afin d’y renouveler les bougies et nourrir les divinités.

Le soleil est né pour la première fois sur le Cerro Quemado, qui est un autel très important sur le territoire sacré de Wirikuta. Sur la tête de l’éléphant [3], orientée vers l’est, s’élève une petite maison en pierre [4] où s’entassent les offrandes. La grille qui la ferme est ornée d’objets colorés ; sur le mur du fond, une image de la Vierge de Guadalupe. Tout autour de la construction, à chaque pas, nous découvrons un dépôt d’offrandes : coupelles décorées, « œil de dieu [5] », flèches, monnaies, bougies, petites fleurs et bracelets en perles, calebasses et pierres peintes, petits tableaux en brins de laine, calaveras en papier mâché et même un flacon de parfum d’une marque connue dont nous tairons le nom. Quelques offrandes sont disposées au centre d’une spirale en pierre construite sur le sol, juste dans la nuque de l’éléphant. Du côté ouest, sur la croupe de l’éléphant, une autre spirale en pierre ne comporte que très peu d’offrandes. La plupart des objets déposés sont en excellent état, attestant la vitalité du rite. On ne sait trop si la majesté particulière du site émane du paysage de terre rouge, de cactus et d’agaves dressés ou des vibrations énergétiques qu’il est réputé émettre. Il n’est pas surprenant, en tout cas, que les Wixaritari le défendent avec tant de vigueur.

Wirikuta est un Espace naturel protégé de l’État de San Luis Potosí depuis 1994 ; il fait également partie du Réseau mondial des sites sacrés naturels de l’Organisation des nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) depuis 1998 ; et il est en attente d’inscription sur la liste du Patrimoine culturel et naturel de l’humanité par l’Unesco [6]. Cela signifie que tout type d’activité polluante y est interdit. Or, chacun sait que l’activité minière est l’une des plus polluantes qui soient…

Le territoire de Wirikuta s’étend sur 140 212 hectares, dont 98 000 hectares ont été donnés en concession à des entreprises minières sans le consentement ni des habitants de Real de Catorce ni du peuple wixarika. Des trente-huit concessions qui ont été octroyées à First Majestic, vingt-deux se trouvent dans le périmètre protégé. Quant aux quarante autres concessions, elles se répartissent entre le projet Universo, de Revolution Resources, une autre entreprise canadienne, et la société minière Frisco, du milliardaire mexicain Carlos Slim.

Les Huicholes réclament une consultation préalable, libre et informée concernant la zone sacrée. Ils ont introduit un recours en garantie de droits contre les concessions minières et intenté un procès contre l’État fédéral mexicain, de telle sorte que l’exploitation des mines est suspendue jusqu’à l’issue du jugement. Cela n’empêche pas les violations des droits humains sur le territoire de Wirikuta — dénoncées dans la Recommandation 56 de 2012 de la Commission nationale des droits humains au Mexique. Le pacte de Huauxa Manaka pour la préservation et le développement de la culture wixarika n’a pas été respecté non plus ; il a été signé en 2008 par les gouverneurs des quatre États où vivent les Huicholes et par le président de l’Union wixarika des centres cérémoniels de Jalisco, Durango et Nayarit. Peu après avoir assisté à la cérémonie et s’être engagé à défendre la culture wixarika, Felipe Calderón, alors président de la Fédération, accorde vingt-deux concessions minières à First Majestic.

Le peuple wixarika n’est cependant pas resté les bras croisés, il s’est organisé en un Front pour la défense de Wirikuta. Sa résistance n’est ni abstraite ni volontariste, c’est la résistance d’une culture vivante, enracinée dans un espace consacré. Il a déjà une longue histoire de lutte derrière lui et ce n’est pas maintenant qu’il va céder.

Revenons-en à Real de Catorce, que nous avions laissé à l’époque où les mines fermaient. La ville a failli ne pas se relever de ses ruines après 1910. On dit que dans les années vingt, c’est saint François d’Assise qui l’a sauvée en la faisant revivre pendant les quatre ou cinq jours consacrés à sa fête, au moins d’octobre. La ferveur inspirée par le saint attirait de nombreux pèlerins et commerçants, et les attire toujours à l’heure actuelle. Le dimanche, devant l’église paroissiale, nous avons vu un groupe de jeunes gens d’un village voisin qui dansaient un genre de claquettes, vêtus d’un tablier en satin bleu, et munis d’un hochet et d’une croix. Ils ont dansé longtemps, presque jusqu’à l’épuisement, pour tenir une promesse qu’ils avaient faite au saint François dont la miraculeuse statue est conservée dans cette église. On nous a aussi raconté que naguère un groupe de marins venaient chaque année pour honorer le saint qui avait sauvé du naufrage un de leurs bateaux avec tout son équipage…

Par ailleurs, les rites huicholes, pratiqués depuis les temps préhispaniques, ont séduit un tourisme psychédélique dès les années 1960. Lors de leur périple d’ouest en est, les Wixaritari consomment du peyotl, un petit cactus qui pousse dans le désert, en contrebas de Real de Catorce, et qu’ils récoltent à l’époque de sa floraison, vers Pâques, en prévision de ce voyage. Les alternatifs en quête de nouvelles expériences ne sont pas restés indifférents à ses vertus hallucinogènes [7].

C’est aussi à la même époque que le tourisme culturel a pris son essor, encouragé par les films tournés à Real de Catorce, depuis Pedro Páramo en 1967 jusqu’à La Mexicana, avec Brad Pitt et Julia Roberts, en 2001. Les gens ont à présent développé diverses activités qui leur permettent de gagner leur vie. Le nombre d’hôtels et de restaurants de toutes catégories qui se sont ouverts ces dernières années le prouve amplement, tout autant que les stands et les boutiques qui vendent de l’artisanat huichol, des pierres semi-précieuses extraites des mines par les gambusinos, des pommades à base de peyotl et des souvenirs de toutes sortes, sans parler des nombreuses propositions de balades à cheval et de promenades en jeep dans le désert. Ce développement touristique conserve toutefois une dimension humaine qui le rend tout à fait accueillant.

Nos interlocuteurs à Real de Catorce vivent du tourisme et font partie d’une association civile pour la défense de la ville, qui se déclare radicalement contre les mines. Ils affirment et démontrent que le territoire municipal peut (et doit) se passer des mines. Cette opposition ne se fonde pas sur un intérêt corporatif à courte vue, mais sur une réflexion rationnelle à propos de leur avenir. Pour eux, le point crucial est l’eau et la seule question qu’ils ont posée au représentant de l’entreprise venu expliquer au public les prétendus avantages du projet minier était la suivante : « Où irez-vous chercher l’eau ? » L’ingénieur a parlé de recycler les eaux usées de Real de Catorce et de Cedral, ce qui n’a aucun sens, vu que les énormes quantités d’eau nécessaires ne pourraient provenir que des nappes phréatiques qui alimentent actuellement la population. Non seulement l’entreprise détournerait l’eau disponible, mais elle la polluerait irrémédiablement.

Certains habitants de la ville sont favorables à la reprise de l’exploitation minière : ce sont les employés de la mine — ils ne sont pas nombreux pour l’instant, et ils le seront de moins en moins, car on les licencie depuis l’introduction du recours — et ceux qui se sont laissé corrompre, comme le président municipal qui avait promis de rouvrir les mines dans les quinze jours au moment où il a été élu, il y a presque deux ans. D’autres ne se prononcent pas, en particulier ceux qui viennent de l’extérieur et qui pour différentes raisons ne s’intéressent guère à la situation de Real de Catorce. Cependant une grande partie des habitants du centre-ville sont clairement contre les mines et s’activent pour empêcher leur ouverture.

En revanche, dans les villages et les ranchs qui font partie de la commune [8], la situation est différente. L’entreprise minière divise les gens à coup de fausses informations, promesses de travail, corruption de fonctionnaires, menaces et intimidations. Elle propose d’acheter des terres, que certains vendent dans l’espoir d’une vie meilleure sans penser que d’ici quelques années les mines fermeront et qu’ils perdront leur travail.

En général, les habitants du lieu ont toujours respecté les coutumes du peuple wixarika, même si leur attitude peut parfois changer suite aux manipulations de la société minière. Quoi qu’il en soit, les Huicholes (quelques-uns sont installés à Real de Catorce, mais la plupart y sont de passage) sont des alliés de poids. Sans eux, nos informateurs le reconnaissent, les mines fonctionneraient déjà. Ils bénéficient d’un large soutien national et international, et ils ont les idées claires. En dépit de quelques frictions concernant les méthodes et les attitudes à adopter, les deux groupes collaborent, et les gens de Real de Catorce sont optimistes en ce qui concerne les résultats : pour le moment aucune mine n’est en activité et une action en justice a été intentée pour demander la reconnaissance de l’ancien fonds légal de Real de Catorce. Si les limites du fonds actuel sont élargies pour correspondre à celles du fonds original, les concessions accordées aux sociétés minières sur le territoire municipal ne seront plus valables.

Entre le peuple originaire wixarika, qui défend son territoire sacré, et les habitants de Real de Catorce, qui se sont construit une vie indépendante de la mine et fondée sur le tourisme culturel, s’est tissée une alliance objective qui, espérons-le, aboutira à une victoire contre les intérêts du capital international.

Gene, Georges Lapierre, février 2014. Notes

[1] En français : Royal des Mines de l’Immaculée Conception de Guadalupe des Peupliers des Quatorze. La ville fut créée en vue de l’exploitation des gisements d’argent ; or, au temps de la colonie, toutes les mines étaient propriété de la Couronne d’Espagne. Elle fut consacrée à la Vierge à peau blanche, l’Immaculée Conception, assimilée par les indigènes à Tonantzín, déesse à la peau noire comme la Vierge de Guadalupe. Avant l’exploitation minière et le développement de la ville, les montagnes environnantes étaient couvertes de peupliers, qui disparurent en raison des besoins de la mine, de la construction des maisons et du chauffage. Quant aux Quatorze, il s’agit de bandits voleurs d’argent qui s’étaient réfugiés dans le village actuellement nommé Los Catorce et qui furent capturés alors qu’ils atteignaient Real de Catorce dans leur fuite. Ce fait défraya tellement la chronique que leur nombre, quatorze, fut accolé au nom de la ville et de plusieurs villages.

[2] Les mines sont fermées jusque dans les années 1970, à l’exception de la mine Santa Ana, de l’autre côté du tunnel en direction du village de La Luz, qui rouvre en 1945 et est la dernière à fermer en 1991.

[3] Quand on vient de Real de Catorce, lorsqu’on aperçoit le Cerro Quemado, il a la forme d’un éléphant dont la tête regarde vers l’est.

[4] Elle est de construction récente, les sbires de la société minière ayant mis le feu à la précédente.

[5] Deux baguettes croisées décorées de laine de couleur de façon à former un carré sur sa pointe dont le centre et les quatre extrémités évoquent les lieux des Wixaritari.

[6] Le peuple wixarika et ses alliés se battent pour qu’il soit reconnu comme patrimoine naturel et culturel, et non immatériel comme le souhaitait le gouvernement fédéral, dont la demande vient d’ailleurs d’être refusée par l’Unesco. L’inscription au patrimoine immatériel n’empêche pas l’exploitation minière.

[7] Le peyotl est actuellement une plante protégée, dont la consommation et la commercialisation sont interdites, sauf pour l’usage rituel qu’en font les Huicholes.

[8] Real de Catorce comprend sept ejidos et quatre-vingt-dix communautés, vivant pour la plupart de l’élevage et de l’agriculture.

Source : la voie du jaguar

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