Comité de solidarité avec les peuples du Chiapas en lutte
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Extraits du rapport du Frayba sur le conflit de San Sebastián Bachajón

lundi 18 avril 2011

Introduction et premières pages du rapport spécial du centre des droits humains "Frayba" sur le conflit de San Sebastian Bachajón, publié le 3 mars 2011 : "Le gouvernement crée et administre les conflits pour le contrôle territorial au Chiapas".

Au Chiapas, les projets écotouristiques constituent une des sources principales de richesse pour l’investissement privé. Certains de ces projets n’ont pas pu se concrétiser en raison de la résistance civile [des communautés] et de la mobilisation citoyenne manifestée en défense de leurs ressources naturelles et pour la conservation de leur territoire. Parmi les projets les plus importants, rien qu’au niveau de la zone d’Agua Azul, on compte :

- La construction d’une autoroute San Cristóbal - Palenque, le projet intégrant de plus la création d’un barrage hydroélectrique sur les rivières d’Agua Azul, Tulijá et Bascán, spoliant les communautés de leurs principales ressources naturelles.

- Le projet dénommé "Centre intégralement planifié - Palenque (CIPP) présenté comme "contribuant à améliorer les conditions de vie de la population régionale, source d’une importante expansion économique et de nouveaux emplois [1]".

Ces deux projets, selon la documentation obtenue, ont tenté de s’approprier le territoire de l’ejido de San Sebastián Bachajón, au travers de différentes stratégies telles que les expulsions forcées, la cooptation afin d’obtenir la signature d’"accords" et de "projets" de développement, l’occupation policière et militaire de la zone, la criminalisation et la judiciarisation des actions de défense des droits.

Dans ce contexte, les faits survenus le 2 février [2011] dans la zone d’Agua Azul [2], San Sebastián Bachajón, municipalité de Chilón, où M. Marcos García Moreno perdit la vie et M. Tomás Pérez Deara fut blessé, en plus de la détention de 117 personnes, dont [cinq] sont encore prisonnières, représentent la mise en œuvre d’une stratégie supplémentaire, programmée aujourd’hui depuis les bureaux du secrétariat général du gouvernement de l’État du Chiapas.

La crise actuelle traversée par l’ejido de San Sebastián Bachajón est le produit d’une stratégie où ont été générées les conditions nécessaires à l’affrontement des organisations de cette région, et répond à un schéma déjà connu répondant aux stratégies de contre-insurrection développées depuis 1994. Ce qui est en dispute dans ce conflit ce n’est pas le contrôle d’un guichet d’accès aux cascades d’Agua Azul, mais comment éviter le renforcement [de la capacité] des villages indigènes de la région à exercer leur droit de décider ce dont ils ont besoin en tant que villages et de quelle façon ils peuvent protéger, surveiller et défendre leurs territoires.

Différents acteurs interviennent dans la conception et la mise en œuvre des étapes de cette stratégie. Notre centre des droits de l’homme (Frayba) a reçu des témoignages révélant que le secrétaire général du gouvernement de l’État du Chiapas, Noé Castañón León, a participé à la conception du plan consistant, de manière synthétique, à provoquer une confrontation entre des acteurs de la zone, à criminaliser les adhérents de L’Autre Campagne ("LOC" en espagnol, pour "La Otra Campaña"), l’intervention des effectifs policiers, la négociation institutionnelle et la délivrance du guichet d’Agua Azul afin de poursuivre la mise en place du CIPP [3].

LE CIPP a été esquissé comme partie prenante des stratégies 2007-2012 de la FONATUR, l’agence mexicaine de planification des investissements touristiques. Le projet a pris un nouveau tour après la visite du président de la République, Felipe Calderón Hinojosa, qui a parcouru le 1er février dernier les "routes touristiques 2011" de l’État du Chiapas.

D’un autre côté, les antécédents dénoncés par les ejidatarios de San Sebastián Bachajón adhérents à LOC confirment que la stratégie prise afin de concrétiser la spoliation territoriale implique des agissements de fonctionnaires publics à différents niveaux, qui en arrivèrent à différentes échelles de responsabilités à instrumentaliser les ejidatarios de San Sebastián Bachajón et les habitants d’Agua Azul afin de créer les conditions qui leur permettraient l’administration des ressources de la carrière de gravats et du guichet d’accès à l’aire de baignade d’Agua Azul, étape nécessaire pour le contrôle économique et politique de la zone.

En plus de cela, le gouvernement de l’État a rompu un processus de dialogue et d’arrangement communautaire en cours depuis 2010 entre les camps en désaccord, visant à ce que ce soit les habitants mêmes de la zone qui administrent et préservent les ressources naturelles héritées de leurs ancêtres.

En tant que partie intégrante des tâches de suivi et de documentation réalisées par le Frayba autour de l’exercice des droits des peuples indigènes habitant cette région, nous partageons les informations et les remarques suivantes, relatant la stratégie de spoliation territoriale mise en place à partir de différents services du gouvernement étatique en vue de permettre la réalisation des stratégies de "développement" impulsées par le gouvernement fédéral.

Le gouvernement du Chiapas, artificier du conflit à Agua Azul

Depuis le mois de mars 2010 dernier, une série de réunions furent tenues par des fonctionnaires du secrétariat général du gouvernement du Chiapas, entre autres son responsable Noé Castañón León, des fonctionnaires publics, des exécutifs politiques, des responsables policiers et des ejidatarios proches des autorités officielles, durant lesquelles fut élaborée la mise en œuvre du plan visant à prendre le contrôle territorial d’Agua Azul.

Selon les versions données par des témoins directs (dont l’identité sera gardée confidentielle en raison des risques pour leur vie et leur intégrité personnelle) le plan fut élaboré sous le prétexte de la gestion des terres, avant l’obtention d’un accord sur la "prise" du guichet de perception des entrées aux cascades d’Agua Azul et de la carrière de gravats, pour finir par la préparation d’une "guerre entre indigènes", qui permettrait au gouvernement de l’État et aux autres institutions de prendre le contrôle de la zone.

Bien que notre centre des droits de l’homme soit en possession de ces informations depuis octobre 2010, nous nous sommes gardés de les rendre publics par respect pour le processus de dialogue alors en cours entre les parties en conflit, duquel différentes organisations des droits humains étaient témoins, visant à arriver à un accord communautaire [entre les parties]. Les témoignages révèlent en substance les choses suivantes :

- Mars 2010 : "Un groupe de quinze ejidatarios avec Carmen Aguilar Gómez (père) pour représentant s’est présenté à une heure de l’après-midi au bureau du secrétariat gouvernemental [de l’État du Chiapas] à Tuxtla Gutiérrez. Le premier point durant cette réunion concernait l’achat des terres, et la réponse donnée là-dessus par le secrétaire Noé Castañón fut qu’ils disposaient de 20 millions de pesos destinés à acheter les terres, et que différents services seraient mis à leur disposition, et comme il y avait différentes demandes cela les rendraient obsolètes. (...) Qu’ils chercheraient dans la région les gens qui ont des (titres juridiques). Il mentionna qu’à partir de maintenant ils pouvaient être rassurés car désormais les gens de L’Autre Campagne étaient recherchés comme délinquants, couverts par le [centre] Fray Bartholomé. Maître Gladys s’est alors présentée, leur disant qu’elle répondrait à toutes leurs demandes."

- "Durant la réunion suivante sur la gestion des terres, le rendez-vous fut fixé à sept heures du soir dans les bureaux du gouvernement à Tuxtla, de nouveau avec, entre autres, Noé Castañón, Alejandro Constantino (alors sous-secrétaire exécutif de la zone Selva), Ledín Nucamendi (alors délégué du gouvernement [municipal] de Chilón), et maître Gladys (conseillère juridique du secrétariat du gouvernement). Là Castañón leur dit qu’il serait bien de faire quelque chose car le gouvernement de l’État avait des propositions afin qu’au sein du projet Agua Azul ils soient les bénéficiaires de la carrière de gravats et du guichet d’accès. (...) Si vous êtes d’accord nous allons chercher comment mettre cela en place. Ledín, le délégué gouvernemental, proposa d’attendre de voir qui serait le prochain commissaire agraire ejidal à San Sebastián. Noé Castañón écouta, et répondit que c’est ce qu’eux voulaient (...) qu’ils avaient des projets d’une usine de production de parpaings et de nombreux projets planifiés pour Agua Azul où eux seraient inclus. Constantino mentionna qu’il fallait bien tout planifier, mais qu’il fallait attendre la désignation du nouveau commissaire ejidal."

- Avril 2010 : "La réunion suivante eut lieu quelques jours après que soit nommé Francisco Guzmán comme commissaire agraire ejidal officiel de San Sebastián. Ils fut convoqué à la délégation gouvernementale de Chilón, et ils appelèrent également Carmen Aguilar (père). Il y avait là le délégué gouvernemental Ledín Nucamendi, et la nouvelle sous-secrétaire de l’exécutif de la Zone Selva maître Yari. Le délégué les présenta en disant à Francisco qu’en tant que nouveau commissaire agraire il le présentait à Carmen Aguilar, et qu’entre eux tous ils allaient chercher comment vaincre l’Autre Campagne. Il dit aussi à Francisco Guzmán qu’en tant que commissaire ejidal il était nécessaire de commencer à envoyer des missives à Mexico et au gouvernement fédéral, afin de solliciter leur intervention afin de récupérer le guichet et la carrière de gravats, qu’ils devaient faire le tour de différents bureaux dans différents services (...) en plus du fait que pour cela il était nécessaire qu’ils cherchent une organisation, car sans organisation ça n’allait pas fonctionner. Que le plan était qu’ils rentrent en conflit entre organisations afin qu’intervienne le gouvernement et qu’il s’empare du guichet."

- Avril 2010 : "Deux jours plus tard ils se retrouvèrent avec Noé Castañón à Tuxtla, comme ils l’avaient prévu. Noé Castañón leur dit que la prochaine chose à faire était de faire des recherches sur combien de personnes L’Autre Campagne comptait dans chaque centre villageois : au centre Sac’jun, au Centre Ch’ich et au Centre Bachajón. Le secrétaire de gouvernement leur demanda s’ils étaient d’accord pour récupérer le guichet d’accès et que soit effectuée la gestion de (l’exploitation de la carrière de gravats) et des projets concernant Agua Azul, car ils allaient y construire des hôtels et ils pourraient travailler là-bas avec leur famille, ils n’auront plus à aller [travailler] ailleurs, comme par exemple à Cancún. Il demanda à ceux qui étaient présents s’ils étaient d’accord avec tous ces projets et ils répondirent que oui. Il leur dit que donc ils aillent faire les recherches et qu’ils se réunissent avec le délégué du gouvernement."

- 8 octobre 2010 : "Il y eut une autre réunion à la délégation gouvernementale de Chilón, et y vinrent Francisco Guzmán (commissaire agraire officiel), Carmen Aguilar (père) et cinq délégués se présentèrent (...) Là on leur posa des questions sur la recherche à propos de combien de gens comptait L’Autre Campagne [La Otra Campaña, "LOC"], ce à quoi Francisco Guzmán répondit qu’ils avaient fait les recherches et que personne n’en faisait partie. (...) Le délégué gouvernemental avait identifié Juan Vázquez (secrétaire de l’ejido, membre de LOC), Juan García (conseil de vigilance de l’ejido, membre de LOC), et Domingo de Paraíso (Commission de promotion de LOC) comme cibles, que c’est principalement eux qu’ils surveillaient (...).

- 26 octobre 2010 : "Carmen Aguilar Gómez (père) se présenta à la délégation gouvernementale de Chilón avec Francisco Guzmán et ils dirent qu’ils étaient déjà en train de fixer une date pour l’action sur le guichet et la carrière de gravats".

- 8 novembre 2010 : "Ils allèrent à Tuxtla à une audience qui devait avoir lieu à midi avec le secrétaire du gouvernement Noé Castañón, maître Gladys, conseillère juridique (...) vint Francisco Guzmán, commissaire agraire, Carmen Aguilar (père), représentant pour l’achat des terres. À sept heures du soir environ commença une réunion avec le sous-secrétaire du gouvernement, où le premier point traité fut l’analyse de L’Autre Campagne afin de savoir combien sont-ils dans chaque centre villageois (...) Après Noé Castañón demanda si la majorité parmi eux étaient d’accord pour récupérer le guichet d’accès, ils répondirent que oui, même s’ils devaient y laisser la vie".

- 17 novembre 2010 : "Après la fin de la réunion de dialogue communautaire qui se tenait entre les deux groupes (ejidatarios adhérents à LOC et "officialistes" proches des autorités), le délégué gouvernemental convoqua Francisco Guzmán (commissaire ejidal officiel) dans son bureau où étaient aussi attendus leur exécutif politique et Carmen Aguilar Gómez (père). Francisco informa alors vers les 7 heures du soir qu’il n’allait pas venir parce qu’il était trop fatigué, et qu’on cherche un autre moment le lendemain.

- 18 novembre 2010 : "La réunion eu lieu vers une heure de l’après-midi, y étaient présent Francisco Guzmán et deux commandants de police, un basé à Jotolá, l’autre, s’appelant Octavio Nuñez, commandant à Yajalón. Quand ils arrivèrent ils commencèrent à discuter, Ledin (Nucamendi, alors délégué gouvernemental) commença à demander s’il y avait de bonnes nouvelles au sujet du guichet d’accès et de la carrière de gravats. Francisco Guzmán répondit qu’il n’y en avait aucune, que ceux de l’Autre Campagne ne voulaient pas les céder (...) et qu’il allait convoquer une assemblée de l’ejido pour voir quoi faire avec Juan Vázquez, qui vit dans le centre Bachajon même. Ledin lui répondit alors qu’il y avait de bonnes nouvelles, car ils avaient lancé des ordres d’arrestation contre Juan Vázquez, Domingo y Juan García pour les délits de calomnie et diffamation, attaque et port d’armes de gros calibre, en disant que si les leaders tombaient ils allaient céder. Il expliqua donc qu’ils avaient appelé les commandants (de police) pour qu’ils écoutent ce qu’ils auraient à faire. (...) Il demanda aux commandants s’ils étaient d’accord, ils répondirent "À vos ordres chef, nous attendons vos ordres". Francisco Guzmán dit qu’il savait dans quels véhicules ils roulaient (...) là il leur donna le téléphone du commandant de la police de secteur afin qu’ils communiquent au 9196740866 avec Octavio Núñez, comandant de Yajalón (...) le numéro doit servir à avertir le secteur s’ils voient passer (leurs véhicules), et quand ils les auront arrêtés ils pourront réaliser le dialogue, mais que tant qu’il n’y a pas de détenu il ne faut rien faire, que c’est à partir de [leur arrestation] qu’ils feront le dialogue. (...) Ils finirent en se disant qu’il fallait fixer une nouvelle date pour aller discuter avec Noé Castañón."

Les témoignages rassemblés plus haut ne sont qu’une partie des témoignages documentés et corroborés qui œuvrent (à la protection de ce centre des droits humains). Dans les différentes narrations est relaté comment en parallèle d’un dialogue tenu entre les ejidatarios afin de rechercher l’accord communautaire, les fonctionnaires du gouvernement de l’État concevaient et mettaient en œuvre la spoliation du guichet d’accès, l’intervention policière, la détention des ejidatarios de LOC, l’offre d’une "table de dialogue institutionnel", l’administration des ressources de la zone d’Agua Azul par le gouvernement de l’État et la réactivation des projets écotouristiques engagés avec les investisseurs privés.

Notes

[1] Note de presse sur la mise en place du CIPP, disponible sur le site : cnnexpansion.com et comunicacion.chiapas.gob.mx.

[2] Voir la dénonciation publique des ejidatarios de San Sebastián Bachajón adhérents à La Otra, disponible sur internet à l’adresse : chiapasdenuncia.blogspot.com.

[3] Disponible sur : slideshare.net et comunicacion.chiapas.gob.mx.

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